
Un épisode de la Résistance dans le Pays de Montbéliard
À la sortie de Seloncourt, commune du Doubs en Franche-Comté, dans la direction de la frontière suisse, se tient fièrement une maison cubique de trois étages agrémentée à l’entrée d’une petite véranda, typique de l’architecture de la région. C’est la maison Stein, construite au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècle sur la route de Vandoncourt. Elle a hébergé trois générations de cette famille et est restée longtemps isolée au milieu des champs, des futaies et des vergers de cerisiers, face à des pâturages en pente situés de l’autre côté de la route, plus en contrebas, où les vaches viennent encore à ce jour paître dans un concert matinal de cloches. Désormais les constructions de maisons plus récentes l’ont entourée, la route de Vandoncourt est davantage utilisée par les automobilistes pressés, mais elle garde toujours son aspect pittoresque avec son jardin fleuri, son potager et l’atelier de mécanique construit par Georges Stein à l’arrière de la propriété.
Cette maison fut le théâtre d’un discret épisode de la Résistance française pendant la deuxième guerre mondiale que j‘aimerais relater ici, d’après le précieux témoignage de Jean Stein et aussi avec l’appui bibliographique de deux livres sur le même sujet : Les bataillons de la Jeunesse, d’Albert Ouzoulias aux Éditions sociales (1969) et Résistances 1940-1944 de Jean-Pierre Marandin aux Éditions Cêtres (2005-2009). En effet, durant presque deux mois, entre octobre et novembre 1942, Pierre Georges plus connu sous le nom du colonel Fabien y fut soigné, réconforté et hébergé avec sa femme Andrée et leur petite fille, suite à une blessure par balle reçue au visage pendant un acte de sabotage dans la région contre les forces allemandes en 1942, avant de repartir à Paris.
Afin de planter le décor dans un cadre géographique et historique plus large, voici un extrait du premier livre cité, décrivant parfaitement le contexte régional :
« Usines et pâturages
Situé au nord-est du département du Doubs, l’arrondissement de Montbéliard occupe le débouché d’une porte qui donne directement accès au territoire national depuis le Reich allemand. Ce seuil géographique d’une trentaine de kilomètres de largeur entre les obstacles montagneux des Vosges et du Jura, route traditionnelle des invasions, revêt pour l’occupant une importance stratégique. Le chef-lieu commande le battant occidental de ce que les géographes nomment Porte de Bourgogne et d’Alsace, communément désignée à l’échelon national par l’expression Trouée de Belfort. La limite orientale de l’arrondissement coïncide pour la majeure partie avec la frontière franco-suisse, position particulière de cet adossement à un État neutre qui va se traduire par une surveillance renforcée pour les localités frontalières.
Une superficie portée à 1 600 km2 en 192 pour une population au dernier recensement d’avant-guerre de 114 400 habitants, soit 2 au m2, un taux d’urbanisation de 62%, cet espace est surtout caractérisé par une forte opposition entre une partie montagnarde et un bas-pays que l’écoulement de la rivière Doubs de l’une à l’autre ne suffit pas à réunir. Au-delà de la barrière Lomont s’étendent les pâturages et les joux profondes d’un Haut-Doubs marqué par la ruralité : faiblesse du peuplement, activités agricoles et d’élevage mais aussi fabriques d’horlogerie dans les bourgs comme Maîche, Damprichard, Charquemont, Le Russey. Au nord du Lomont s’allongent les plaines alluviales du Doubs et de l’Allan autour desquelles s’articulent un réseau de courtes vallées encaissées, autant d’axes peuplés et dynamiques, dans des plateaux occupés par des terres cultivées et des prairies. Le relief apparaît assez compartimenté, l’espace encore largement agricole, mais l’originalité du bas pas réside dans la concentration d’activités industrielles dans quelques centres comme Sochaux, Audincourt, Valentigney, Beaulieu, Hérimoncourt. Sur un huitième de la circonscription vivent 50% de la population. Dans le bas pas, les voies de communication forment un réseau plus dense avec, par exemple, 50 kilomètres de voies ferrées à rand trafic entre Bussurel département de la Haute-Saône) et Hyèvre-Paroisse arrondissement de Besançon), 4 kilomètres à voie unique de Montbéliard dans la direction de Delle et jusqu’à Saint-Hippolyte. La métallurgie constitue l’activité dominante depuis la deuxième moitié du XIXe siècle ; elle embauche plus des 4/5e des effectifs du secteur secondaire. Peugeot compte trois sociétés avec Automobiles Peugeot à Sochaux, Les Cycles Peugeot à Beaulieu, Peugeot Frères qui produit acier et outillage dans plusieurs sites. Il faut ajouter les Forges d’Audincourt, Japy qui fabrique quincaillerie, machines à écrire, moteurs à l’Isle, Bart, Étupes ou dans la partie méridionale du Territoire de Belfort, ainsi que des petites entreprises horlogères et de matériel textile. La main-d’œuvre étrangère est très recherchée par le bâtiment et les industries métallurgiques voit sont importance décroître avec les événements militaires et les étrangers dans l’arrondissement passent de près de 12 000 en 1938 à environ 8 600 en 1943, »
Albert Ouzoulias, Les bataillons de la Jeunesse p. 15
Georges et Marguerite STEIN
Georges Stein est un membre éloigné de ma famille maternelle, de la génération de mes grand-parents, mais bien présent dans les récits qu’on se fait autour d’une table de la salle à manger. Il est né en 1904 dans une famille ouvrière à Hérimoncourt mais dut quitter la région pour cause de chômage vers 1930. Il alla travailler à Paris où il participa aux côtés des ses camarades de travail à la lutte pour de meilleures conditions de vie. Revenu à Seloncourt au début de la guerre, il milita dans la Résistance contre l’occupant nazi. Le 26 octobre 1942, c’est chez lui que la Résistance amena le colonel Fabien, blessé, qui devait être soigné par le Docteur Petrequin de Seloncourt. Au péril de sa vie, de celle de sa famille, c’est chez Georges Stein que le colonel Fabien sera soigné et réconforté. À la Libération, il milita activement au Front national pour l’application du Conseil National de la Résistance. En 1949, à nouveau sans travail, il s’installe comme artisan dans la fabrication de pièces de mécanique de précision principalement à destination de l’industrie automobile comme le fabricant Peugeot, implanté dans la zone de Montbéliard-Sochaux.
Georges Stein est mort à l’âge de 66 ans, en 1970. Marguerite Stein née Monamy est morte en 1980, à l’âge de 72 ans. Paix sur leurs âmes.
V

Dédicace 1 d’Albert Ouzoulias dans Les bataillons de la Jeunesse – Le colonel Fabien et d’autres jeunes dans la résistance, dans les maquis et l’insurrection parisienne
« À Marguerite et Georges Stein, qui ont hébergé mon ami et camarade, mon frère de lutte. Pierre Georges (le colonel Fabien).
Avec toute mon affection fraternelle, le 17/01/1970 »
Dédicace 2 de Jean-Pierre Marandin dans Résistances 1940-1944 – À la frontière franco-suisse, des hommes et des femmes en résistance
« En hommage à Marguerite et Georges Stein, soutiens ô combien discrets de la Résistance dans le Pays de Montbéliard.
Pour Jean Stein, leur fils
à Lutterbach, le 17 mars 2017
En toute sympathie »
X
Le séjour du Colonel Fabien à Seloncourt chez les Stein

Pierre Georges, plus connu sous le nom du colonel Fabien, mais dont le nom de code pour la résistance était Henri, était alors à Clerval, une commune française située dans le département du Doubs en région Bourgogne-Franche-Comté, en octobre 1942. Accompagné d’un petit groupe de résistants et maquisards, il cherchait des armes planquées dans le coin, sur les rives du Doubs. Mais un paysan surprit le groupe et fit une dénonciation à la Police de la commune, majoritairement pétainiste à cette époque. Celle-ci arrive et fait feu sur les jeunes résistants. Pierre Georges est visé, la balle entre juste sous un œil et ressort de l’autre côté du visage. Il est grièvement blessé. Un de ses compagnons meurt sous les balles, tous les autres sont blessés et pris, mais il réussit à s’enfuir en plongeant dans l’eau pour traverser la rivière, pour aller se réfugier auprès d’autres résistants. Il est rapidement emmené chez le docteur Petrequin à Seloncourt, qui le soigne, puis de là transféré chez les Stein. Il y passera environ un mois et demi en convalescence, ce seront d’après lui ses les moments les plus serains dans toute la période de l’occupation et pendant le peu d’années qui lui restaient encore à vivre.
« Fabien lui aussi court à travers la forêt. Le sang coule sur sa figure. Il se jette à la nage dans le Doubs glacé laissant dans l’eau derrière lui de longs filets de sang. À travers les sentiers et les bois évitant les agglomérations, le voici à Villers-Saint-Martin. Un cultivateur ami, M. Marguet, le soigne et le cache dans sa porcherie. Impossible de sortir de la région, chaque personne est contrôlée. Tombant sur un barrage, Alexis Metrinko sera arrêté à vingt-trois heures en se rendant vers une ferme amie. Les forces policières au service des nazis et les soldats allemands rôdent partout. Fabien a besoin d’un médecin d’urgence. Un ingénieur de la compagnie électrique de Beaume-les-Dames est touché par Marquet. Il offre de transporter le blessé à Seloncourt chez les Stein, des camarades de la résistance. La voiture de dépannage de la compagnie d’électricité (l’EDF d’aujourd’hui) passe les barrages sans encombre. Fabien est sauvé. Les Stein le réconfortent, lui font les premiers pansements. Arlette (Andrée Georges), l’admirable compagne de Fabien prévenue, arrive auprès de lui. À Seloncourt, le docteur Pétrequin, médecin patriote, le soigne. Ensuite ils sont hébergés tous les deux dans la famille Merklen à Exincourt. Une femme se présente un jour désirant voir Arlette ; il s’agit en fait d’une femme de la gestapo. Fabien l’a compris immédiatement et décide de fuir avec sa femme ; il demande aux Merklen d’en faire autant. Ils ne l’écouteront malheureusement pas et seront arrêté le lendemain. »
Extrait de Résistances 1940-1944, de Jean-Pierre Marandin (p. 338)
Sa femme Andrée née Coudriet (nom de code Arlette) et leur fille Monique née en 1940, alors âgée de deux ans, rejoignent Pierre Georges dans sa planque seloncourtoise depuis Paris. Mais entre les promenades dans les environs, alors vides d’habitants, et le changement des pansements prodigués d’abord par la famille Stein puis par Andrée, Pierre Georges reprend ses activités de résistant sous une forme un peu moins dangereuse : il fait venir une petite presse mécanique dans la maison des Stein. Cette presse est cachée lorsqu’elle ne sert pas, dans une remise sous l’entrée de la maison, dont l’accès est dissimulé par une bibliothèque sur roulettes. La nuit, elle est ressortie pour imprimer des tracts de la Résistance, qui sont ensuite transférés sous le manteau à Vandoncourt pour être discrètement distribués dans les gares aux voyageurs français de la zone. Émile Monamy, qui vit dans la même maison, l’accompagne souvent pour ses aller-retour nocturnes car Pierre ne voyait pas bien suite à sa blessure au visage. La plupart du temps celui-ci revient seul dans le courant de la nuit. En effet, au nord, au fond du jardin se trouve encore la petite porte de bois qui ouvre sur les prairies et futaies, un horizon inhabité. Ils sont donc tranquilles pour ces activités, pourtant strictement interdites par les autorités allemandes comme françaises. Toute la famille Stein-Monamy vivant dans la maisonnée risquait d’être dénoncée et arrêtée pour être ensuite transférée dans les camps nazis. C’est pourquoi Jean, alors âgé d’une dizaine d’année, n’en a jamais dit un mot à ses copains de l’école primaire et encore moins aux institutrices et au directeur.

Pendant la débâcle allemande, Pierre Georges voulait repousser les forces nazies le plus rapidement et le loin possible en Allemagne, à la différence du général De Gaulle. C’est à cette époque que Pierre Georges adopte le nouveau pseudonyme de « Colonel Fabien » sous lequel il entrera dans l’Histoire. Il est alors devenu responsable FTP pour tout le sud de la région parisienne et c’est dans ce rôle qu’il participe à la libération de Paris en août 1944. Craignant le reflux à travers Paris des armées allemandes battues en Normandie, et souvent contre l’attentisme des autres composantes de la Résistance, le parti communiste, à l’instigation de Charles Tillon, commissaire militaire national des FTP, appelle à l’insurrection dès le 10 août 1944 et entame des actions de harcèlement des troupes d’occupation en région parisienne et surtout en banlieue sud. Le colonel Fabien se trouvait en opération militaire le 27 décembre 1944 à Habsheim, près de Mulhouse en Alsace, quand il fut victime d’un colis piégé. Une autre version, plus officielle, affirme qu’il fut tué par l’explosion d’une mine qu’il était en train d’examiner. Les circonstances exactes de sa mort restent mal établies. Néanmoins, selon les mémoires de Daniel Seither, il aurait été tué en voulant manipuler un modèle de mine qu’il prétendait connaître, cette manipulation entrant dans la préparation d’une opération de franchissement du Rhin prévue le lendemain. Son agent de liaison Gilberte Lavaire, le lieutenant-colonel Dax (Marcel Pimpaud 1912-1944), son adjoint, trois capitaines, Blanco, Lebon, Pierre Katz, avocat de 33 ans, et un lieutenant périssent avec lui. Neuf personnes sont blessées par l’explosion.
Entre autres hommages dans l’après-guerre, la place du Colonel-Fabien à Paris a été ainsi rebaptisée à son nom. Elle est située à la limite des 10e et 19e arrondissements et est desservie par la station de métro du même nom. Elle est bordée par l’immeuble servant de siège du Parti communiste français.
D’après le témoignage de Jean Stein, fils unique de Georges et Marguerite et Wikipedia
Voilà une chronique familiale peu connue que j‘ai souhaité immortaliser avec cet article que je dédie avec amour, respect et fidélité à Yvonne et Jean Stein, qui vivent toujours dans la maison de Seloncourt, sur la route de Vandoncourt.
Florent Hugoniot, Marseille, décembre 2023
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SOURCES
Jean-Pierre Marandin, Résistances 1940-1944 – À la frontière franco-suisse, des hommes et des femmes en résistance – Copyright Éditions Cêtre, 2005-2009 – ISBN 978-2-87823-210 – Besançon – www.edition-cetre.com
« La défaite de 1940 inaugure pour la France une période parmi les plus sombres de son histoire. Comment les Français ont-ils réagit à une occupation étrangère durable ? Se sont-ils installés dans l’attente d’une libération par les Alliés, ont-ils pris en main leur destin au prix de transgressions de la légalité, toujours plus risquées ?
L’étude porte sur cet espace clef de la Zone réservée, de la frontière avec la suisse à Beaume-les-Dames et des plateaux du Haut-Doubs au secteur Belfort-Héricourt-Montbéliard. Elle précise des données déjà disponibles, apporte quantité d’informations inédites et finalement oblige à réévaluer l’attitude de populations placées sous la botte du vainqueur allemand durant quatre années et demie.
Pour ce travail de synthèse minutieux, l’auteur a durant plusieurs années dépouillé systématiquement l’ensemble des sources accessibles, mis à jour de nouveaux documents en provenance d’archives privées, exploité les documents conservés dans plusieurs dépôts d’archives en France et à l’étranger, contacté plusieurs milliers de personnes pour finalement interroger plus de trois cent quarante témoins.
Au carrefour entre la génération des acteurs et celles des petits et arrière-petits-enfants soucieux de connaître un passé dépouillé de ses légendes, l’ouvrage occupe une place particulière dans la production historiographique, utile confrontation entre le temps des souvenirs et le devoir d’histoire.
Franc-comtois d’origine, Jean-Pierre Marandin est professeur d’histoire-géographie depuis 1978 dans la Pays de Montbéliard. Il a partagé sa passion pour la période contemporaine avec ses élèves et réalisé dans le cadre de projets éducatifs plusieurs expositions, ouvrages et vidéos sur l’histoire montbéliardaise et comtoise. Agrégé de l’Université, il livre ici le résultat de nombreuses années sur les résistances à l’occupation pendant le second conflit mondial. »

Albert Ouzoulias, Les bataillons de la Jeunesse – Le colonel Fabien et d’autres jeunes dans la résistance, dans les maquis et l’insurrection parisienne – Éditions sociales – Dépôt légal : 3e édition 1969 – N° d’édition 1141 – imprimé le 20 octobre 1969 par l’imprimerie Dalex à Montrouge (Hauts-de-Seine)
« Albert Ouzoulias (Colonel André), prisonnier de guerre en 1940, s’évade. Le 2 août 1941, à 26 ans, il est chargé de la direction des Bataillons de la jeunesse, avec à ses côtés le glorieux colonel Fabien. Membre du Comité militaire des F.T.P., il assume la responsabilité de commissaire national aux opérations et connaîtra dans le détail les combats et les hommes dont il parle.
Les bataillons de la jeunesse, c’est l’histoire vraie et humaine de beaucoup de jeunes résistants de 1940 à l’insurrection parisienne, de ceux qui croyaient au ciel, de ceux qui n’y croyaient pas, du Père Jacques au Colonel Fabien. »
https://fr.wikipedia.org/wiki/Colonel_Fabien
https://museedelaresistanceenligne.org/media4642-Pierre-Georges-dit-Colonel-Fabien



