
Depuis que Marseille a reçut en 2008 le titre de capitale européenne de la culture pour accueillir du 12 janvier au 31 décembre 2013 de nombreux événements artistiques, le Vieux-Port est resté flanqué d’une construction métallique et aérienne qui fait la joie des passants et des touristes. « L’Ombrière » consiste en un immense miroir inversé supporté par de fins piliers d’acier inoxydable. Grande ouverte sur ses quatre côtés, tel un temple minimaliste célébrant le vide, elle abrite du soleil, de la pluie, magnifie le quartier et la rade qui accueille les bateaux de plaisance, tout en reflétant les piétons. Mais comme cet espace public est dépourvu de bancs, on ne fait qu’y passer.
Crée en 2013 par Norman Foster, le paysagiste Michel Desvigne et Tangram Architectes (basés à Marseille), l’Ombrière du Vieux-Port vole comme une feuille d’aluminium au dessus du quai de Rive Neuve baptisé « quai de la Fraternité ». C’est une petite merveille ! Une prouesse technique, tout d’abord, car la structure supporte un toit-miroir de 1000 m2, et tout en finesse, s’il vous plait, puisqu’elle réussit à se fondre dans le paysage, mieux même, elle lui donne de la perspective. L’effet visuel du plafond-miroir est saisissant. Étonnant et éblouissant ! marseille.city-life.fr
Photographiquement parlant, ce lieu est très attirant et les selfies réalisés sous cette arche vif argent ne se comptent plus depuis dix ans. L’Ombrière est devenue un point de repère marseillais, certes moins typique que Notre-Dame de la Garde, la Vieille Charité, l’Opéra, le Palais Longchamp ou la gare Saint Charles, monuments d’un autre temps, vestiges d’un autre art de vivre. Elle est encore toute jeune, de la même génération que le MuCEM ou le quartier Euroméditerranée et finira par devenir elle aussi emblématique de son époque.

Marseille aimerait à contempler son image, au point de s’y consumer… mais désire-t-elle les reflets déformés qu’on lui renvoie ? Pas si certain qu’un plafond-miroir soit le meilleur moyen pour saisir cette ville si diverse, éclatée, déroutante, fuyante même. Le deuxième centre urbain de France a toujours été un territoire de cœur, une cité pulsionnelle et passionnelle aux allures de matrone qui reçoit, adopte parfois, fait se croiser toutes les cultures de la Terre où le fond des choses n’apparait pas vraiment dans un miroir lisse. Au contraire, l’âme s’y dérobe. Que reste-t-il donc à la cité phocéenne pour exister à ses propres yeux, plutôt qu’à ceux du vaste monde ? Les pieds ! Marseille se mesure et s’apprivoise par en bas, non pas de haut, en se posant en surplomb comme les reflets d’une foule mouvante et anonyme sous l’Ombrière, comme des bourgeois avides de sensations aux balcons d’un théâtre.
Suivant les conseils d’Antonella Fiori dans son recueil de poèmes, Tenir le pas gagné, j’ai arpenté pendant les trois derniers mois de 2023 cette ville avec mes deux pieds, mon cœur et mes deux yeux. Pour rapporter ici des éclats rafistolés de mes impressions marseillaises. J‘ai aussi laissé trainer mes oreilles. Tenir signifie en langage freudien ne rien céder quant à son désir, continuer d’avancer, mais pas à pas. Car si la cité résiste aux penchants mélancoliques et semble être entrée dans une phase d’animosité collective diffuse, elle se donne à voir aux femmes et aux hommes au regard vif, à la volonté bien affutée. Un air grandiose, un fond poétique n’ont pas quitté cette ville, c’est toujours cela de gagné !
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Déplacements et absences
Chaque nuit, une chouette hululait dans les grands pins, aux abords de la forêt de la Salette. Une autre lui répondait de temps en temps, plus loin. Je ne l’ai jamais vue et pourtant je lui chantais quelques notes depuis la terrasse. Il me semblait qu’elle me répondait. Lors de la dernière nuit passée dans la Maison de Verre, nous avons échangé un peu. Mais quand elle a mieux écouté mon chant, inquiète, elle s’est enfuie précipitamment. À l’envol, ses ailes battaient fort et raclaient contre les branches.
Un agent de nettoyage fait s’éparpiller les feuilles de platanes craquantes sous les pas et des emballages plastiques de toute sorte, à gauche puis à droite de sa silhouette. Il semble manier son souffleur comme un jouet léger. Les déchets organiques, inorganiques s´élèvent d’un mètre ou deux et retombent dans son dos tandis qu’il avance dans un mouvement mécanique, puis disparaît.
La lumière à Marseille est très belle. La ville devient une blonde vénitienne en novembre, une blonde platine en décembre. Deux soirs de suite, le même coucher de soleil langoureux et rougeoyant, deux couches superposées d’orange et de bleu électrique au dessus de l’horizon, qui se mêlent à peine. Une éternité en suspension au dessus de la mer.
Une couette et des couvertures maculées sur des cartons pour une nuit sous les étoiles. Ce lit de fortune blotti contre une porte condamnée est vide, froid et inerte au matin. Qui peut savoir s’il accueillera ce soir un SDF, s’il se gonflera quelques heures d’une existence passagère, à la quête de quels rêves ?
Le couturier libanais de la rue du Génie a retouché deux fois mon porte-monnaie mexicain à 40 pesos. Il m’a fait payer 2 euros la première réparation de fermeture éclair, pas la deuxième. Son sourire un peu crispé n’a pas éclipsé son amabilité naturelle et son empressement à me rendre ce service.
Les regards ne s’accrochent plus, les visages se fuient, le risque d’une altercation est partout palpable dans les rues du centre-ville. Les gens ne souhaitent plus entrer en résonance, sinon selon la modalité du plus petit dénominateur commun, souvent dans une courtoisie un peu déplacée et la limite du grotesque par ici. Par peur d’être trop directs, trop exposés ? Quelque chose d’inestimable a irrémédiablement plongé dans la Belle bleue, touché coulé.
L’artiste chaleureuse du Panier et originaire de Lorraine, à qui j’ai acheté une petite fleur en céramique jaune, m’avait invité à repasser boire un café. Pourtant, j’ai toujours trouvé son atelier fermé par la suite. On s’était certainement tout dit lors de ma première visite.
Les gabians viennent se poster sur les cheminées d’appel d’air des immeubles. De ces promontoires de béton, leurs petits s’essaient à l’envol au printemps ; à moindre risque car le toit les reçoit en cas de maladresse. Mais ils y viennent moins, peut-être parce que les ondes des immenses relais téléphoniques 5G plantés par ci par là sur les toits leurs sont néfastes. Ces ondes puissantes me causaient des acouphènes de plus en plus prononcés, avec un fond d’ultrasons permanent. Ou était-ce du au stress causé par une forme d’incommodité générale ?
Je n’ai jamais pu déployer en grand mes ailes à Marseille. Du moins pas sur terre, car au Vallon des Auffes, dans la piscine d’eau de mer naturelle creusée à même la roche, oui, j’ai volé quelques secondes en nage papillon.
Sur le petit promontoire de Notre-Dame de la Garde, une famille Han se faufile en jouant des coudes jusqu’au muret qui donne sur le panorama maritime. Tour à tour, ils se prennent en photo en groupe, offrent leur meilleure expression à leurs Huawei. Un acte important à ne pas louper car ils sont venus de loin pour graver ces souvenirs. Ils, elles sont touchants dans leurs mimiques, les sonorités du chinois me semblent presque mélodiques, familières. Lorsque j’occupe leur place une fois libérée, je me penche et j’aperçois une myriade de paillettes qui scintillent un peu plus bas, sur le toit goudronné du bâtiment collé au mur de protection. Ce sont des pièces de centimes d’Euro jetées là par centaines, comme dans la fontaine de Trevi à Rome ou aux pieds du Manneken–Pis à Bruxelles.
Des clones de Belphégor au féminin ont fleuri sur les trottoirs de la ville, dans les entrailles du métro. La plupart sont de couleurs sombres, éteintes : noir et anthracite, bleu marine, gris perle… D’autres se parent du vert émeraude, de rose, d’ocre et de jaune d’or. Les visages lumineux des belles jeunes femmes de type oriental, qui seuls émergent de ces tissus, ne peuvent pas dissimuler ceux fermés et acariâtres des mères de famille faisant appliquer les versions étroites, archaïques et oppressantes de la loi coranique à leurs enfants. Les hommes sont au bistrot, boivent un café en terrasse, fument en tuant le temps, en attente de mieux.
Un ramasseur de poubelles à la peau noire passe en parlant au mistral, en wolof, en guinéen, en lingala peut-être… Il a coincé son téléphone portable dans l’ombre de sa capuche. Les traits de son visage sont indéfinissables. Les passants qui s’expriment dans un français aux accents provençaux ou pied-noirs lui sont aussi peu significatifs que les déchets qu’il ramasse avec indifférence. Accrochera-t-il un jour son ancre à Marseille ? Pour l’instant, sa patrie est un courant d’air.
De ma visite au Musée d’art contemporain de Marseille, j’ai surtout retenu la vidéo en couleur d’une dizaine de minutes de Marie Bovo, intitulée « La voie lactée ». De nuit, une longue coulée de lait tiède se fraie un passage sur l’asphalte et la pierre en pente, entre les détritus, les cartons repliés, déchirés, jetés et le mobilier déglingué, abandonné et déposé là. On ne voit d’humain sur les plans qui se succèdent, que des corps indistincts, des jambes qui marchent vite, des âmes emmitouflées dans les sacs de couchage à même les trottoirs sales. Lait maternel, lait nourricier, blanc immaculé qui se jette dans le bassin du port, lait qui se mélange à l’eau salée en dessinant des formes qui évoquent le chou-fleur et les cumulonimbus. En sortant du [mac], relativement excentré dans le 8e arrondissement chic, le souvenir de la blancheur du lait fit écho, en contrepoint, aux coulures noires sous les balcons des façades du centre-ville. Ces trainées, particulièrement visibles dans les 3e et 4e arrondissements, sont dues à la pollution au diesel ou à celle du carburant des paquebots qui encombrent la Joliette. Partout on retrouve ces particules fines, jusque sur les carreaux blancs du sol de la salle de bain, pourtant à la porte toujours fermée et sans fenêtre.
Du « tunnel de la mort », qui passe sous les voies de train à l’entrée de la gare Saint Charles, jaillit le Boulevard National. Une fois, au point du jour, je l’ai descendu tout du long à pied afin de rejoindre les quais du débarcadère Corsica ferries. Le boulevard était pratiquement vide de véhicules. Mais sur le trottoir remontaient l’un après l’autre des barbus en jupe, dans une forme de recueillement intérieur, comme pour se rendre à un conciliabule secret ou une manifestation exclusivement masculine. Ils avaient tous l’air pénétré, certains le regard légèrement hagard. La plupart égrainait leur misbaḥa, le chapelet musulman, sorte de pense-Dieu/pense à rien.
Chaque matin, des débris de vitres brisées de véhicules dans le caniveau. C’est de la neige marseillaise qui brille au soleil.
Florent Hugoniot

































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SOURCES
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ombri%C3%A8re_du_Vieux-Port_de_Marseille
https://marseille.city-life.fr/Visiter/Marseille/Monuments/276/Lombriere_du_Vieux_Port?lang=fr
https://www.euromediterranee.fr/
https://www.culture.gouv.fr/Actualites/Marseille-Provence-2013-capitale-europeenne-de-la-culture
https://www.editionsdelaigrette.com/
https://musees.marseille.fr/parade-la-collection-et-ses-invitees-collection-permanente

