La promenade au Frioul

Enfin ! Le ferry faisait sa manœuvre pour s’échapper du Vieux-Port. Après avoir inhalé un moment les émanations de fioul tout en s’asseyant sagement sur les bancs de proue, les touristes respiraient mieux. Une femme avait posé un mouchoir en papier sur son nez pour se protéger très inélégamment du soleil. Celui-ci, déjà généreux en ce milieu de matinée estivale, dardait ses rayons sur les casquettes et les chapeaux de toile, ponctuait d’éclairs lumineux les lunettes noires, bleues, orangées et faisait briller les regards. Les quais glissaient en douceur, des yachts de toute dimension s’alignaient, bien rangés. Leurs mats et leurs gréements faisaient comme une résille blanche, un filet de protection à Notre Dame de la Garde posée en arrière-plan.

À l’avant, un groupe de quatre gamins du coin embrassait l’horizon, bien tendus vers l’azur méditerranéen, car il était tout pour eux ce jour-là.

Ils virent rapidement défiler les tours du fort Saint-Jean, mais ne s’intéressaient déjà plus au musée star de Marseille, le Mucem, hiératique dans son moderne sarcophage de métal noir, quand le bateau bifurqua sur le Château d’If. Le paysage prit soudain une couleur diaphane, les embruns les éclaboussaient, leur entraient dans les yeux et ils s’en riaient. Des voiles blanches, des hors-bords passaient et disparaissaient sur la mer. Au loin, les îles du Frioul se découpaient, tandis que, dans le cadre étroit des smartphones et des appareils photo brandis de toutes parts, la côte continentale déroulait ses pics et ses calanques. Le paysage maritime, magnifique, emplissait toutes les attentes, calmait toutes les impatiences.

 

***

 

Yann avait abordé les îles du Frioul avec la curiosité d’un explorateur. Du mini port bétonné où il avait débarqué, émergeait un petit temple gréco-romain sur un gros rocher. Mais ni ce qui s’avérait être une chapelle néoclassique du XIXe siècle, ni la suite d’hôtels ocre rose et de commerces bon marché n’arrêtèrent le marcheur, bien décidé à s’isoler un moment de la civilisation humaine. Derrière le môle et les embarcations, surgissait la grande cité phocéenne, comme un rêve d’Orient, aux nuances turquoise et lapis-lazuli. Les perspectives semblaient renversées : du quai, la cacophonie et la brutalité de la métropole portuaire se délayaient en un paisible camaïeu de bleus, alors que le désir d’évasion de Yann retombait dans la trivialité d’une station balnéaire. Comment l’ailleurs devient un ici, et vice-versa… Mais malgré les couleurs criardes des maillots de bain, l’odeur âcre des matières plastiques des ballons et des matelas pneumatiques cuisant sous la chaleur, articles qu’il remarquait d’ailleurs à peine sur son passage, Yann se sentait déjà tout de roc, de ciel et d’eau. Le panorama vierge d’habitations plus haut sur les collines s’annonçait grandiose, et seules quelques teintes dominaient sur les quatre îles arides et pelées par les éléments depuis des millénaires.

Les deux plus grandes, Pomègues au sud et Ratonneau au nord, sont reliées entre elles depuis 1822 par une large digue piétonne. Yann décida, dès le premier regard, de s’aventurer sur la première des deux îles et traversa la digue Berry. Il avait chaud, mais une petite brise sèche le poussait sur le chemin de randonnée escarpé qui prolongeait la digue. Le feu du soleil se renforçait en se réfléchissant sur les reliefs de calcaire, blancs ou couleur sable clair, parsemés par le vert sombre d’une rare végétation qui se développait au ras du sol. Tandis que le ciel et la mer semblaient à la fois renfermer et libérer tous les bleus du monde.

Yann avançait seul depuis un moment. Derrière se tenait à distance très respectable un couple âgé. Puis il dépassa un petit groupe sportif et bruyant, mais en ce jeudi matinal, il savait qu’il croiserait peu de personnes. Le vent soufflait fort à ses oreilles, et tous les sons de la ville s’évaporaient, pour laisser place à un grand silence que le bruit des vagues et les cris des goélands venaient ponctuellement meubler. Le chemin de terre en surplomb offrait régulièrement de nouvelles vues sur la côte occidentale de la petite île presque sauvage, toute en saillies minérales ouvragées avec délicatesse par le temps. Il s’imaginait déjà nageant dans les flots bleu-vert. L’eau fraiche et salée lui tendait les bras, agitait des millions de mains et lui faisait des clins d’œil insistants. Une petite crique apparue au détour d’un virage qui semblait l’appeler. Il s’engagea sur le sentier caillouteux avec précaution, tout en humant l’odeur d’iode de plus en plus présente. Une courte plage s’ouvrait sur l’immensité maritime. Il disparut des regards entre deux impressionnants blocs rocheux.

 

***

 

Sophie commençait à suer à grosses gouttes, et le sel de sa transpiration se mêlait au sel marin qui s’était déposé sur tout son corps. Ses yeux lui piquaient. De gros goélands indifférents la regardaient passer à quelques mètres au bord du chemin. Elle avait laissé son groupe d’amis barboter dans l’eau cristalline de la petite calanque de la Crine, non sans avoir renouvelé sa proposition d’aller découvrir l’île plus avant, à l’extrémité sud. Mais il faisait trop chaud, ce n’était pas encore la bonne heure pour une marche, et son invitation était restée en l’air au milieu des blagues et des apostrophes aux forts accents du Midi. Elle avait donc rechaussé ses baskets, baissé sa casquette Nike sur son front et pris son appareil photo numérique comme seul compagnon de route.

Elle était finalement heureuse de ce rare moment de solitude qui lui permettait de se retrouver avec elle-même, au milieu du paysage qui prenait de l’amplitude au fur et à mesure qu’elle gravissait la pente rocheuse. Elle pouvait ainsi se laisser aller toute entière à ses pensées sans avoir à soutenir une conversation futile sur la dernière tocade amoureuse de Juliette, ou les soucis professionnels, le militantisme syndical de Romain. Et ce n’était pas le manège des oiseaux blancs à bec jaune, de plus en plus nombreux alors qu’elle avançait, qui allait interrompre le flot de pensées qui l’envahissaient par vagues.

Premièrement, qu’allait-elle découvrir ? Sophie avait été tout de suite intriguée par les bâtiments à moitié en ruine aperçus plus haut, une fois les glacières posées et les parasols déployés. Comme un appel, une intrigue : à quoi pouvait bien avoir servi cette austère construction horizontale tant exposée aux vents ? Elle s’en était ouverte aux autres, qui lui avaient répondu évasivement « locaux semi-industriels désaffectés, expérience communautaire avortée, ancien poste d’observation du trafic maritime désormais en friche», une zone sans intérêt habitée par les scorpions certainement…

Elle reprit le chemin par lequel ils étaient arrivés de concert, et s’apprêtait à traverser en se courbant le petit passage sous les arbustes, à l’entrée de la calanque. Dans un léger mouvement du torse, elle se tourna en direction de ses amis, et leur fit un signe de la main. Elle les voyait grands comme des lilliputiens, rapetissés et perdus dans le panorama. Mais ils ne lui répondirent pas, tout occupés à observer les poissons à travers un masque, ou à bronzer, yeux fermés et pores grands ouverts. La piscine naturelle salée enserrée dans la petite baie, semblait suffisante pour les occuper toute une après-midi. Mais ils ne pouvaient pas apprécier à l’instant même, depuis son point de vue, le vert turquoise caribéen, presque fluorescent, de ce morceau de mer intérieure.

 

 

 

La route principale qu’elle avait rejointe empruntait une longue courbe derrière une belle hauteur calcaire, et la petite crique ainsi que ses visiteurs d’un jour disparurent de sa vision. Sophie contempla la côte marseillaise depuis le versant oriental de Pomègues, puis s’engagea dans un court défilé rocheux élargi de main d’homme et le paysage prit un air plus solennel. Le passage débouchait face à l’ensemble des constructions abandonnées. Sophie prit quelques photos, pour montrer à ses amis ce qu’ils avaient loupé de la promenade. Ce serait à peu près l’unique usage de ces clichés, car combien de fichiers photo restaient oubliés dans les profondeurs du disque dur, une fois enregistrés sur l’ordinateur de son bureau ?

Elle croisa le cadavre d’un goéland dispersant ses plumes d’argent au grès des bourrasques. Heureusement que le vent soufflait fort et éparpillait l’odeur de charogne ! En se rapprochant, attirée par la brillance du plumage, elle constata que le soleil acéré du midi avait complètement momifié l’oiseau mort, tombé là de vieillesse ou dévoré par quelque prédateur au sol.

Sophie releva les yeux sur la dernière côte avant la mer et imprima à son compact un lent mouvement horizontal pour graver un panoramique. Elle remit son appareil photo dans son étui rose et vert avec un petit frisson le long de l’échine.

La fonction des bâtiments gris et très ordonnés sur lesquels elle arrivait, avec une vue imprenable sur tout l’archipel du Frioul, se précisait. Elle apercevait des destructions assez récentes, des toits écroulés, des ouvertures béantes en guise de fenêtres et de portes, puis des éboulis et des dégradations qui ne devaient rien aux éléments mais plus aux hommes. Sophie entrait dans un ex-territoire militaire, une zone de guerre, et après une longue rampe, le panneau à l’entrée indiquait « Batterie de Cavaux ».

 

 

***

 

Non mais quel con, quel goujat ! Yvette n’en revenait pas. Elle était retournée s’assoir avec difficulté sur un muret en pierre à moitié détruit, résolue à attendre Michel qui crapahutait à travers les ruines des Boches. Tout en se massant frénétiquement la cheville gauche, elle n’arrêtait pas de fulminer contre celui-ci, qui l’avait trainée jusqu’ici. Quelle idée d’être venu jusqu’à cette horrible zone militaire déclassée, alors qu’on était si bien au bord de l’eau !! Ils avaient pourtant déniché une petite calanque déserte avec un coin d’ombre accueillant et frais comme les bras de la Madone. Mais au bout d’une heure et demie, Michel ne tenait plus en place, lui qui n’aimait pas l’eau de mer. J’te jure, randonner sous un soleil de plomb, à une heure pareille ! Et puis elle était bien bête de l’avoir suivi dans cette lubie.

Après avoir manifesté sa fatigue de la longue promenade (mais pas trop, car il faut toujours paraître jeune, avoir la positive attitude), elle avait désiré se reposer un peu et avait laissé Michel s’éloigner et jouer au chasseur d’images dans ce paysage sordide de béton, tentant de saisir en vol des volatiles dans un bruyant va-et-vient, partout dans le ciel. Cette partie de l’île était visiblement redevenue leur territoire. La vue était superbe, comme promis, mais se résumait sous cet angle en une implacable ligne d’horizon posée sur un miroir d’eau aveuglant. Il n’y avait pas un seul nuage dans le ciel. Elle n’aimait pas rester ici, à l’ombre d’un bunker à ne rien faire, à quelques mètres de la falaise. Et Yvette avait maintenant mal à la cheville gauche, une douleur sourde lui montait le long de la jambe et retenait toute son attention. Quelle cruche ! Elle venait de se tordre le pied dans une anfractuosité du sol en essayant de rejoindre la silhouette maigre et affairée de Michel. Avec le bol que j’ai pensa-t-elle, je me suis foulé ou cassé quelque chose. Et elle continuait à masser la zone endolorie, en guettant la moindre bosse suspecte.

Décidément, cette sortie galante aux îles du Frioul s’avérait une catastrophe. Ça allait de mal en pis, rien ne se passait comme elle l’avait prévu : ils auraient fait une longue halte déjeuner après avoir bien marché depuis le port jusqu’à un coin sympa et ouvert sur la mer ; entre deux baignades, un jeu de Scrabble ou de Trivial Poursuit (elle avait spécialement rangé les boîtes dans leurs sacs à dos pour ce moment plaisant et intime). Michel aurait pu tout simplement photographier les oiseaux marins depuis leur petit coin de plage. Mais non !

 

 

 

 

Yvette avait rencontré Michel il y a quelques mois sur une plateforme Internet de rencontres pour seniors. Ils avaient commencé à flirter en confiance, et dans le respect de chacun. Son profil de jeune retraité, ex cadre de la SNCF, veuf et sans enfants lui avait paru impeccable. Son attention, sa sincérité, ses attentes, tout correspondait à l’image de l’homme qu’elle espérait, ou du moins à celui qui semblait le mieux convenir à son âge et sa situation de jeune mamie moderne et fraichement divorcée. Elle était restée longtemps mince, mais avait un peu accusé le coup de son divorce en abusant des sucreries et du chocolat. Pas trop le noir amer, Yvette raffolait surtout du chocolat au lait fourré moka. Aussi, malgré trois séances hebdomadaires de gym aquatique plus une de Feldenkrais, des crèmes antiride et des soins réguliers chez l’esthéticienne de son quartier, elle ne pouvait pas exiger la lune non plus ! Elle avait au moins toujours conservé son humeur joyeuse et son caractère babille.

Après de longues conversations laborieusement tapées sur le clavier de son PC, le premier rendez-vous était arrivé : un simple café en terrasse sur le Cours Julien, suivi assez vite d’un deuxième, pour aller voir une pièce comique au théâtre du Gymnase. Et puis cette sortie en mer, évoquée un peu plus tard, en buvant un ou deux verres de vin blanc dans un de ces nouveaux cafés chics du Vieux-Port, les avait amenés jusqu’ici, principalement à cause de la passion de Michel pour la faune locale.

Car Yvette ne l’avait pas attendu pour prendre la vedette et venir sur ces îles pique-niquer en famille certains week-end, en trainant tout le bardas nécessaire, glacière, bouées, masques de plongée, etc. Qu’est-ce qu’ils avaient pu s’y amuser tous les cinq, en sautant des rochers, en éclaboussant les mouettes, en allant débusquer les petits poissons. Yvette se voyait encore étaler de la crème solaire sur les épaules écarlates de ses trois garçons. Elle se souvenait à quel point extraire l’air des matelas pneumatiques prenait trois plombes et la gonflait, elle qui n’avait jamais été patiente.  Mais c’était dans une autre vie maintenant.

Mais que faisait Michel !! Ah, le voilà, enfin…

 

***

 

Elle se sentait un peu bizarre face à l’immensité, elle qui n’avait jusqu’à présent jamais éprouvé le vertige. Peut-être que le soleil lui avait tapé trop fort sur la casquette lors de la longue promenade… Mais son enquête avançait, et Sophie pourrait, à son retour chez elle, faire une petite recherche sur Google pour tout connaître de l’histoire du lieu. D’abord, ces constructions basses, qui s’étageaient sur le versant supérieur de la colline, dataient vraisemblablement du XIXe siècle. Des casernes à moitié enterrés et quelques dépôts de munition regardant en direction des terres. Ce que confirmaient les quelques indications s’effaçant sous l’effet du climat extrême, sur le panneau à l’entrée du camp. Ces bâtiments purement fonctionnels, organisés autour d’une place sans végétation et probablement destinée aux manœuvres militaires et autre cérémonie de lever de drapeau, enlevaient toute idée de villégiature, c’est le moins qu’on puisse dire ! Tout était en mauvais état, et même une bonne rénovation (pour des ateliers d’artistes ou un camp de vacances, comme elle s’était faite la réflexion en cheminant) ne donnerait pas très envie de venir ici passer une semaine de retraite. De mauvaises vibrations avaient définitivement envahi cet espace.

Restait le plus surprenant : le versant opposé, avec une vue surplombant la mer à vous couper le souffle, était garni de bunkers aux formes étranges datant de l’occupation nazie, sans aucune équivoque. On aurait dit des constructions futuristes, des ex-bases d’extraterrestres ! Ils étaient partiellement amochés par des tirs, parfois des résilles de fer rouillé s’échappaient du ciment, un bloc d’angle avait volé… Mais le béton armé conçu par les ingénieurs du IIIe Reich – et coulé par des Marseillais mis au travail forcé pendant la guerre, ce qu’elle apprendrait plus tard grâce à Wikipedia – était tellement résistant que ni les Alliés, ni les pouvoirs publics n’avaient visiblement réussi à raser ou détruire partiellement ces vestiges de la folie meurtrière de la deuxième guerre mondiale. Une époque rangée aujourd’hui dans les livres d’histoire.

Sophie se rappelait d’autres bunkers, également laids, qui constituaient l’ex mur de l’Atlantique et parsemaient aujourd’hui les côtes picardes, normandes, bretonnes et vendéennes. Certains de ces volumes massifs et gris, aux angles arrondis pour laisser le moins de prise aux balles et aux obus, reconnaissables entre mille et aux mille variations géométriques, piquaient inexorablement du nez face à l’océan. Ils semblaient échoués sur ces plages françaises, mais faisaient désormais partie totalement du paysage. Ici sur l’île de Pomègues, ils ne formaient qu’un avec la roche mère.

 

 

 

 

Sophie passa la main sur son visage sec, se frotta les yeux. La tête lui tournait de plus en plus. Et ce n’est pas tournoiement incessant des goélands dans l’infini du ciel, qui allait stopper cette sensation ! Et puis ce vacarme, iiiii iiii iiiiiiiiiii, les oiseaux partout criaient, sur terre comme en l’air. Ils semblaient lui dire qu’elle n’était qu’une intruse ici. Certains posés au sol, s’approchaient de ses pieds sur leurs courtes pattes palmées en tendant leurs becs jaunes-orangés. Teigneux, téméraires, dangereux ?? L’un d’entre eux planait sensiblement au-dessus de son crâne. Pour un peu qu’il l’attaque, comme dans le film The Birds d’Hitchcock !! Elle en rit intérieurement mais cela ne lui passa pas pour autant son malaise.

Elle avait déjà bien exploré la zone, et glissa dans l’ombre d’un des bunkers. Quelle vue quand même ! Les Allemands s’étaient violemment, cruellement appropriés pour un court laps de temps toute l’Europe continentale, mais ils avaient le sens de l’échelle monumentale dans leur suicidaire quête d’absolu et de suprématie. Sophie pensa alors à Wagner, au romantisme allemand, et un spleen baudelairien l’envahit.

Dans un dénuement total, quelques tags redonnaient un peu de vie à cette architecture de mort. Maintenant, aux cris des goélands se succédaient dans ses oreilles bourdonnantes des hurlements de sirène, des bruits d’explosion. Boum, booooum, tacacacacacaca… Comme une bouffée d’air vicié qui s’échappait des entrailles de béton. Son imagination débordante lui faisait revivre des scènes de batailles, les navires anglais, américains bombardant ce point hautement stratégique jusqu’à y annihiler toute présence humaine. On reconnaissait encore l’emplacement d’énormes canons positionnés au mileu de chaque bunker, face à la mer et pouvant tirer selon un angle de presque 180 degrés. Le cercle métallique crénelé, toujours incrusté dans le sol et autour lequel avaient dû s’activer de jeunes et blonds Germains sacrifiés (Achtung, tir à gauche, 45 degrés sud-sud-ouest, feu maintenant ! Baoum !! ), lui faisait penser à un cadran d’horloge géante fossilisé.

Quel gâchis quand même… Toutes ces vies foutues en l’air. Une tristesse existentielle l’enveloppait, lui donnait mal à la tête, au ventre, et Sophie décida de s’échapper en vitesse de ce lieu de triste mémoire. Elle ne pouvait plus soutenir la vue plongeante vers la haute mer, sans un nuage ni un bateau à l’horizon.

Fascinée par le panorama, elle avait à peine remarqué un couple de seniors encore pimpants, présents eux aussi depuis un moment, à 50 m à main droite d’elle sur le bord de la falaise. Son œil, un peu ébloui par le contraste brutal au sortir à la pleine lumière, capta rapidement leurs silhouettes. Elle devina une belle attention de l’homme envers la femme : celui-ci l’attirait par la taille, tandis qu’elle appuyait lourdement un bras sur son épaule, dans un mouvement digne de danseurs de tango. Sophie y voyait avec soulagement un geste d’amoureux chez un couple de retraités, toujours animés d’une jeune et belle passion. Son esprit ébaucha déjà les contours d’une longue relation : parfois fidèle, parfois non, sereine ou non, mais ayant traversé, intègre comme au premier jour de leur rencontre, les épreuves et les pièges du temps. L’homme et la femme s’apprêtaient aussi à reprendre le chemin en sens inverse, mais elle eut vite fait de les dépasser dans un sourire radieux.

 

 

 

***

 

De son point de vue, avachi contre la baie vitrée à bâbord de la vedette du retour, Yann regardait le couple d’amoureux aux cheveux argentés qui se bécotait, assis à deux rangées de sièges à droite devant lui. Ils se tenaient l’un contre l’autre, comme réconciliés après une scène de ménage. Pourtant la femme grimaçait de temps en temps en regardant le sol et l’homme semblait compatir, s’attendrir. Yann ne savait pas pourquoi, il ne pouvait en voir plus.

Il avait préféré la douce ombre de la salle de passagers aux embruns du pont avant, car sa peau rougie lui brûlait de partout. Et puis il était bien fatigué de s’être tant battu avec les vagues, d’avoir plongé et replongé entre deux phases de bronzage. Personne n’était venu l’embêter dans sa petite retraite naturelle, il avait pu se donner totalement à son hédonisme, se croire le roi du monde.

Derrière lui, un groupe d’amis, vraisemblablement des Marseillais à entendre leur accent chantant et rapide ponctué d’expressions bien enlevées, rigolait en échangeant ses impressions sur le vif. Un bourdonnement continu, d’où émergeait ici une tonalité aigüe, là une voix de basse. Les rires fusaient en connivence. Apparemment, ils se divertissaient encore d’avoir pu de justesse sauter dans ce ferry. Lui, il avait vraiment loupé le précédent de peu, et avait attendu sagement sous l’ombre du faux temple grec, sur le port, après avoir couru pour rien. Il en avait profité, quelques minutes après avoir repris son souffle, pour se désaltérer avec un thé vert glacé arome pêche acheté à la superette du coin. Alors que l’embarcation prenait son rythme de croisière en sortant du petit port artificiel, Yann entendait ses voisins chahuter une des jeunes femmes du groupe. À ce qu’il comprenait, elle avait trainé à les rejoindre après une longue promenade en solitaire, ce qui avait ralenti leur retour. Mais en même temps, ils semblaient tous avoir bien profité de leur journée de repos et revenaient remplis d’énergie. Ils en étaient à organiser un apéro-grillade chez l’un d’entre eux, quand l’attention de Yann se détacha du groupe.

Mais leur proximité, leurs manières un peu vives ne le gênait pas le moins du monde, alors que dans le métro parisien, il aurait changé de wagon dès la station suivante. Car il voyait provisoirement le monde sous un autre angle. Les nerfs totalement relâchés, tout lui apparaissait à présent sous l’éclairage de la beauté, de l’amour et de la fraternité entre les hommes et les femmes. Bon il ne fallait pas non plus s’emballer, mais il sentait effectivement une plus grande tolérance pour ses congénères. Ce qui était finalement le but de ce court séjour méditerranéen, avant d’affronter la rentrée, la couverture nuageuse, la banlieue sordide, sa solitude, les factures… la Ville Lumière comporte tant de zones d’ombre qui te refroidissent en deux temps quatre mouvements. Mais ce n’était pas encore l’heure d’y penser, il préféra zapper sur un autre mode en fredonnant un air de blue jazz.

 

 

 

 

Et puis il avait bien fait de réserver sa dernière journée pour cette excursion sur les îles du Frioul, car il allait demain épater ses camarades du Conservatoire avec son teint doré et sa bonne mine. Encore fallait-il qu’il ne rate pas son TGV du soir. Il regarda sa montre. Non, il avait le temps de repasser à l’hôtel prendre son bagage et de se diriger tranquillement vers la gare Saint Charles, en remontant à pied la Cannebière. Et jouir une dernière fois de la vue sur la mer, depuis le majestueux escalier néo-renaissance de calcaire blanc.

Yann laissa son regard glisser sur les fortifications du Château d’If, qui prenaient des nuances rose-orangées. Pourtant, dans son esprit continuait à se déployer tout l’éventail des bleus, du cyan au cobalt en passant par l’outremer, le vert d’eau, le turquoise et l’aigue-marine, qui avait peint sa journée.

Il sombrait dans une douce torpeur. Le soleil n’allait plus tarder à s’éclipser, tandis que le léger bruit du moteur, le souple roulis du ferry le plongeaient dans d’autres rêves.

 

Florent Hugoniot

Marseille, le 5 juillet 2018 – Huatulco, le 12 octobre 2018

 

+++++++++++

La batterie de caveau, île de Pomègues, îles du Frioul, Marseille

https://fr.wikipedia.org/wiki/Îles_du_Frioul

http://www.tourisme-marseille.com/fiche/batterie-de-cap-caveau-le-frioul-marseille/

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4 commentaires pour La promenade au Frioul

  1. Boris Carrier dit :

    une belle narration très bien construite avec de beaux portraits de personnages: félicitations!

  2. Article intéressant, cela fait toujours du bien de garder un contact avec la nature.

  3. Bonjour,
    Je me suis vraiment régalé à lire votre texte. J’ai adoré votre description des personnages.
    Je vous félicite pour votre travail.
    Merci,

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