Quoi ? La réalité

    • C’est quoi ça ?

  • Quoi ?
  • Ça, ce titre !
  • La réalité ??… Quelle idée !
  • Oui, ça c’est vrai. Ridicule.
  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi…
  • C’est comment, la réalité ? Tu crois que c’est comme cet obstacle là-devant ?
  • Comme cette page blanche ?
  • Non, je te parle de la réalité !
  • Bah, la réalité, pourquoi pas. Je ne sais pas ce que c’est, la réalité. Un mot, une idée, une manifestation, la vie, des expériences ?? Cela semble tellement évident pourtant, dit comme ça. Tu l’as déjà croisée toi ?
  •  Je crois, enfin j’en suis pas très sûr maintenant que tu fais de la littérature. Elle est là, tout autour de nous, non ? Ah et puis tu m’embêtes avec tes histoires de page blanche, tu m’as coupé mon fil d’inspiration du coup.
  • Y sert à quoi ce bouton ?
  • Fais gaffe !! Ne le touche pas sinon c’est la dégringolade et l’histoire se termine ici.
  • Qu’est-ce que je voulais dire…
  • C’est ce que je voulais dire ! C’est troublant.
  • Ah, ça me revient, merci.
  • Oui, c’est ça, merci !!
  • Pourquoi deux fois ?
  • Parce qu’il faut toujours remercier avant de demander.
  • Demander quoi ?
  • A quoi ressemble la réalité.

Merci à Arthur Rimbaud, Marguerite Yourcenar et Samuel Beckett

 

La réel est, depuis les temps immémoriaux, un vaste champ d’investigation pour des aventuriers tels que nous, humains de l’espèce sapiens. Mais définir sa réalité ou la Réalité avec majuscule n’est pas une tâche facile, ni vaine. C’est même indispensable, afin de s’adapter au milieu dont nous dépendons, c’est à dire nos différents espaces, celui naturel, privé, social, intime, professionnel, politique, culturel, universel ; voire à défaut d’expérimentation directe, de l’idée de certaines réalités qui se sont imposées, telle la mort, une terre ronde, un univers infini, l’inconscient, l’amour encore et toujours… La connaissance est un mot qui peut paraître abstrait, mais qui a des effets bien réels !

RÉALITÉ. Il s’agit d’un mot-valise qui à la fois dit et omet, révèle et cache, parfois même ment. Qui peut se prévaloir de connaître TOUTE la Réalité, ou toutes les réalités, sinon Dieu ? Or l’idée d’une entité transcendentale, omniprésente et omnipotente est douloureusement morte en philosophie depuis Nietzsche, mais le réel, les réalités, la Réalité continue d’exister, manifestement. Donc comme pour toute démarche philosophique, utilisons nos propres outils de pensée pour appréhender l’idée de la réalité, raisonnons d’après un point de vue, une expérience particulière, allez, un moment de contemplation dans un paysage désertique.

Pour commencer, je vous propose, cher lecteur, chère lectrice, une approche du sujet par le biais d’une expérience, une petite folie littéraire et une échappée dans un réel imaginaire ou la réalité de l’magination :

***

Je suis dans un désert. Je suis seul et serein dans un jardin zen grandeur nature. Devant moi, un rocher noir posé sur le sable, au milieu d’une étendue de dunes claires en pleine lumière matinale. Mes yeux sont ouverts, mes sens et ma conscience en éveil. La réalité de ce rocher, je peux donc dans un premier temps l’éprouver par le regard puis par le toucher. Car je peux m’avancer vers ce rocher, le caresser du bout des doigts, l’évaluer du toucher, voire m’y heurter et me blesser. Éventuellement, je peux le gratter pour tenter, en bon apprenti géologue, de connaître sa composition. Après avoir cogné la roche avec mon marteau, un timbre clair se répand dans l’air, entre dans mes oreilles et m’avertit de la présence de métal dans sa composition.

L’éclat du soleil donne à ce rocher et au paysage alentour sa réalité visuelle, avec des parties éclairées et des parties dans l’ombre. Une des faces de ce que je devine être une pierre volcanique ou une grosse météorite brille, elle en devient presque éblouissante. Je peux ressentir sur ma peau comme sur la surface minérale la chaleur encore douce des rayons de l’astre du jour qui s’accumule dans la roche. Oui, il fait très bon ce matin, à peine une petite brise tiède et sèche. Quoique pour une autre personne, habituée à des climats sibériens ou arctiques, cette chaleur sera déjà trop forte. Je sens l’air passer dans ma gorge et dans mes poumons.

Maintenant je me déplace autour de ce rocher, et mes pieds éprouvent la souplesse du sol, constitué de sable fin. J’ai fait longuement le tour de cet objet, j’ai transpiré, palpé, évalué, mais je ne suis pas satisfait : quel volume du rocher échappe à mon regard, enfoui, caché dans le sous-sol, à l’abri de la chaleur ? Je ne vois donc qu’une partie de la réalité de ce rocher, je n’en ai qu’une vue partielle malgré mes efforts, n’ayant pas de grue à portée de main, ni le pouvoir de le faire léviter à deux mètres du sol. Et pourtant je suis bien éveillé et conscient, par exemple de l’attraction terrestre.

Maintenant je me déplace autour de ce rocher, et mes pieds éprouvent la souplesse du sol, constitué de sable fin. J’ai fait longuement le tour de cet objet, j’ai transpiré, palpé, évalué, mais je ne suis pas satisfait : quel volume du rocher échappe à mon regard, enfoui, caché dans le sous-sol, à l’abri de la chaleur ? Je ne vois donc qu’une partie de la réalité de ce rocher, je n’en ai qu’une vue partielle malgré mes efforts, n’ayant pas de grue à portée de main, ni le pouvoir de le faire léviter à deux mètres du sol. Et pourtant je suis bien éveillé et conscient, par exemple de l’attraction terrestre. Pendant ce temps, la Terre, un énorme rocher sur lequel j’essaie de tenir debout, de la forme d’une sphère et de couleur principalement bleue, tourne autour du soleil. Cependant je ne sens aucun vertige ni mouvement, le paysage est parfaitement calme, je suis bien vertical.

Le soleil est à présent à son zénith, il éclaire la scène de toute sa lumière aveuglante, et je n’ai seulement saisi qu’une portion de ma réalité. Mais déjà, je ne peux qu’accepter qu’elle est continuellement en mouvement, en transformation. Ne serait-ce que la luminosité et la trajectoire du soleil, ou lorsque je fais un focus sur des grains de sable, puis essaie d’embrasser tout l’horizon de mon regard. À cela vient s’ajouter que sans connaissance théorique de la Théorie de la Gravité (n’exagérons rien, quelques souvenirs scolaires), je n’aurais aucunement conscience du mouvement de ma planète dans l’espace. Sans connaissance de la composition de l’air et du rôle vital de l’oxygène pour moi, je penserais me déplacer sans entrave dans le vide sidéral de ce désert de rêve.

***

Après avoir fait le tour de mon gros rocher noir, je grimpe et m’assied dessus. Puis je fixe l’horizon en ajustant mon chapeau. Non, je n’ai pas pris une insolation ni ne suis victime d’hallucinations, mais je ne peux que constater au loin une image troublante, de la végétation, une oasis. Dans de ce paysage entièrement minéral et totalement désolé, un vrai décor de mort, il y a la manifestation de la vie, il y a de l’eau. Mais cela semble trop beau pour être vrai !  J’ai encore du mal à percevoir les détails, je discerne des choses qui bougent et qui ondulent dans cette apparition. Mon livre de vulgarisation sur l’optique, rangé dans la poche droite de mon sac à dos, m’enseigne que ce phénomène est bien réel, cela s’appelle un mirage. Je peux maintenant voir des dromadaires se déplacer, guidés par des bergers, des palmes s’agiter au vent, et, si j’utilise mes jumelles rangées dans la poche gauche de mon sac à dos – et qui commence à tirer un peu sur mes épaules avec mes réserves d’eau – je discerne un humain assis sur un rocher, qui regarde au loin et qui semble réfléchir

Les dunes s’ombrent et semblent faire entre elle un concours de formes, le plus beau croissant de lune, la plus belle vague. Le soleil tombe. J’attendrai qu’il se couche dans sa course autour du monde, persuadé ou doutant de me situer au centre de l’univers, en ayant à peine soulevé la complexité à évoquer la Réalité dans son ensemble. Me reste cette unique question : Comment ce rocher a-t-il pu arriver là ?

Troublant ma méditation, un avion arrive pétaradant au loin dans le ciel bleu à peine moutonné de quelques nuages, qui semble avoir de sérieux problèmes techniques, pendant qu’un étrange garçon hyperboréen surgit d’une dune. Pris d’un doute, je pivote sur mon rocher. En me retournant à 180 degrés, je découvre, ébahi, fasciné, un plateau de cinéma dans l’ombre environnante, avec des projecteurs et des caméras tendus vers un décor de Sahara en carton-pâte. Je marche sur un sol qui n’est plus tout à fait le mien, qui se durcit. Le soleil est artificiel également. Tout est peint sauf le rocher, arrivé là par des moyens insoupçonnés, de nombreuses intentions, des gestes mystérieux. Tout est prêt pour le tournage en studio d’une scène. Mais c’est une autre histoire… Je sors du décor.

***

Je ne suis jamais allé dans ce désert, car il est juste sorti de mon imagination. Je l’ai fait apparaitre progressivement sur cette page numérique avec des lettres, je l’ai construit comme un minuscule puzzle avec deux ou trois éléments que j’ai déjà expérimenté et que je crois connaître. Pour peindre ce paysage, je me suis inspiré du Désert des déserts, le Sahara, celui idéalisé de Saint-Exupéry, mais il pourrait aussi s’agir du désert de Gobi en Asie ou de celui d’Uyuni en Bolivie… Il me semble évident que mon lecteur ou ma lectrice soit capable de visualiser un banal désert de sable avec un rocher sombre posé au centre sous un soleil déclinant. Vous me direz, avec la télévision, les satellites et Internet, qui n’a jamais vu des images du Sahara aujourd’hui ? L’ailleurs est déjà ici désormais, soyons réaliste quoi !

Mes traces de pas sur le sable, artificiel ou naturel quoi qu’il en soit, vont s’effacer avec le temps, avec le vent, mais je grave ces paroles en guise de première conclusion sur le monolithe noir :

« En fait, la seule chose dont nous ayons l’expérience, c’est la réalité ; et pourtant nous n’en savons rien. »

Ramana Maharshi

 

Finalement, la nuit est tombée, elle aussi. Le spectacle de la voûte étoilée est toujours impressionnant dans le désert. Je m’allonge sur le sable encore chaud pour regarder les constellations, la voie lactée. Une étoile filante traverse le ciel, comme un résumé de vie. Je perçois d’autres formes, d’autres manifestations dans le bleu profond de la nuit, mais je n’ai pas de mots pour les décrire.

Un certain moment de contemplation

La douce fraicheur me plonge dans un sommeil délicieux, fatigué d’avoir tant marché, tant tourné, tant pensé et dépensé. Et j’ai, au choix dans l’ordre, un cauchemar, une apparition religieuse, un phantasme, une hallucination car je n’ai pas mangé depuis plusieurs jours. Le renard (ou était-ce un lièvre) que j’ai vu courir derrière une dune toute proche a disparu dans le chapeau d’un magicien. Ce lapin avait des jambes de toute beauté.

Un peu plus loin, un enfant déguisé en petit prince salue un autre enfant déguisé en martien, avant que les deux personnages montent ensemble dans un vaisseau spatial de forme indéfinissable qui s’envole dans la stratosphère. Mais tout cela me laisse indifférent. Je ne veux ou je ne peux plus rien voir. Ainsi j’efface de mon esprit ce serpent qui ondule comme un petit ruisseau à deux pas de moi (ou peut-être était-ce un filet d’eau qui serpente) et me retourne dans mon lit de sable comme dans un cocon. Par contre je ne peux pas ignorer le scorpion qui vient de me piquer au talon.

J’ai soudain très faim et très froid. J’ai un goût de cendre dans la bouche. C’est triste, mais je vais peut-être mourir bientôt. D’ailleurs cette histoire avait mal commencé, je me suis réellement cogné contre le rocher que je n’avais pas vu au début de l’histoire. Ma blessure s’infecte avec l’effet du venin, elle n’est pas belle à voir. Je grelotte et ne sais pas si je pourrai marcher demain. J’ai mal, avec cette terrible sensation d’exister. Je saigne et j’ai peur parce que je sais que je vais disparaitre. Que ce décor lui aussi disparaitra un jour, ces dunes, cette lune qui me sourit, ce ciel étoilé, la tache de sang que le sable boit lentement. Il ne sera jamais plus le même, ce décor, quoi qu’il en soit. J’ai un terrible besoin de partager mon inconfort, mes incertitudes et ma peur. De crier qui je suis (car qui mieux que moi me connait). D’entrer en résonnance avec d’autres humains, de raisonner avec d’autres êtres vivants. Serais-je en train de virer fou, de devenir flou ?…

La réalité, c’est que je raconte n’importe quoi et que je suis complètement perdu.

Alors, pour me réchauffer et me donner du courage dans cette obscurité, je me déleste de mon sac à dos que je fouille. Je retrouve une boîte d’allumettes dans une poche oubliée. Au moment où j’en craque une et que la lumière se fait, tout ce qui se trouve dans ce récit est comme aspiré, avalé dans la petite boîte en carton : moi, les grains de sable, le rocher, le scorpion, l’horizon, la Terre, le soleil, la lune et toutes les galaxies. Un certaine idée de l’infini, une multiplication de boîtes qui s’inserrent les unes dans les autres comme des poupées russes et forment une dynamique sans fin, brisant des miroirs complaisants.

Vertigineuses sensations.

Je me réveille d’un long sommeil – ou était-ce un voyage astral, une plongée intérieure ?? J’ouvre les yeux et dans ma chair, dans ma conscience se sont imprimées des sensations, des images, des chaines de pensées se sont créées mais ne demeurent que des impressions. Qui peuvent rester muettes ou prendre diverses formes, auxquelles je peux essayer de trouver du sens, et ainsi tenter différents modes d’expression, divers usages, l’écriture en étant une. On ne les voit pas qu’avec les yeux, ces mots simples et magiques. Or une multitude vole autour de nous en permanence, des mots invisibles et disponibles comme l’eau dans l’air, un nuage, une humidité, la salive dans la bouche qui, avec l’aide de la langue, tisse des narrations, fabrique des galaxies de discours spiralés ou simplement tente de rendre compte. Mots happés par la bouche qui aime tant parler, chanter, embrasser…

Ma gorge se serre, ma langue est sèche, j’ai laissé mes réserves d’eau dans la boîte d’allumette, distrait que je suis.

Une citation me vient :

« La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. »

Philip K. Dick

Puis une autre :

 « En fait, c’est la vie le miroir et l’art la réalité. »

Oscar Wilde

Et encore celle-ci :

« Je prends mes désirs pour des réalités car je crois à la réalité de mes désirs. »

Anonyme, Mai 68

 

Il y a autant d’étoiles que d’expériences de la réalité. Aussi je crois que ma boîte d’allumettes existe parmi tant d’autre, quelque part dans l’univers, qui lui-même est possiblement une boîte un peu plus grande ou de volume variable, dans lequel toutes les allumettes du Monde peuvent s’allumer de concert. Oui, je désire tellement ce petit parallélépipède de carton, qui conserve une partie de mon cœur et sur lequel sont sérigraphiés des paysages antédiluviens terrifiants, des monts aux reliefs déconcertants, des vallées paisibles et verdoyantes, des empires dorés, des colères noires et des révolutions rougeoyantes, des cascades aux bleus inimaginables, des cartes célestes, des routes maritimes et des chemins cosmiques, des phénomènes que vous ne pourriez pas croire. Je tiens réellement à cet espace-temps qui contient tant d’objets, de paroles, de souvenirs, de promesses, d’idées bruyantes dans une infinité de langages, ou tout simplement un grand verre d’eau fraîche et régénérant à souhait.

Rien que pour le goûter et le partager, ce verre, pour me chauffer à la lueur d’autres feux et dessiller mon regard, libérer mon mental, je suis prêt à traverser tous les déserts afin de la rencontrer, cette boîte. Prêt à refuser des royaumes. À me brûler les doigts. Car mon existence en dépend. Et si nécessaire, je la dessinerai, je la construirai avec un peu de colle et du carton. Il doit bien en avoir quelque part, par ici…

 

Pour les allumettes, ça va être une autre affaire.

Mais dis donc, il y a bien du phosphore par là-dessous.

Je vais creuser davantage le sujet

Peut-être que j’y trouverai

Une source de lumière

De l’eau claire

Car je suis soif

Et j’ai fin.

X

F.H.

deuxième partie à venir

X

A propos lapartmanquante

Part-iciper, part-ager, part-faire, part-ir, partout et par ici !
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