Zapata gay

“La Revolución”, peinture à l’huile sur toile, Fabián Chairez – Foto: Instagram @fabian_chairez

À l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Emiliano Zapata Salazar dit El Caudillo del Sur (8 août 1879 – 10 avril 1919), une polémique enfle au Mexique autour de cette icône de la Révolution mexicaine. En effet, encore pour des millions de personnes dans ce pays et dans le monde, Zapata incarne la race, la terre, la lutte sociale et la sexualité du Mexicain. Depuis la mort du héros révolutionnaire, l’image d’Emiliano Zapata est devenue le symbole de différents mouvements comme celui étudiant de 1968, ou le soulèvement zapatiste indigène du Chiapas en 1994 qui se maintient fermement encore aujourd’hui.

Le Palacio de Bellas Artes de Mexico a choisi de présenter, pour les 100 ans de la mort du héros national, environ 150 œuvres plastiques autour de la figure de Zapata pour une exposition-hommage, devenue déjà un événement, qui s’intitule Emiliano Zapata después de Zapata  (« Emiliano Zapata après Zapata »). Parmi les œuvres sélectionnées par le commissaire d’expo Luis Vargas, quelques réalisations de grands artistes mexicains devenus des références internationales tels Siqueiros, Diego Rivera, Guadalupe Posada, mais aussi d’autres moins célèbres, parfois transversales, dérangeantes pour la légende du personnage historique. L’exposition propose un parcours iconographique de Zapata au cours des XXe et XXIème siècles, un voyage entre le Mexique et les États-Unis, un dialogue entre artistes mexicains et chicanos (vivant aux USA depuis parfois plusieurs générations, surtout sur la côte californienne) sur un thème toujours sensible. Elle interroge la nature irrépressible des images zapatistes et déploie les diverses transformations du personnage, souvent contradictoires, ainsi que les projections autour d’Emiliano Zapata en tant qu’héros révolutionnaire et symbole racial mexicain, mais aussi sexuel. Quitte à faire tomber cette icône de son piédestal officiel et quasi sacré, toujours aussi rebelle à la classification bourgeoise, car la véritable histoire de Zapata présente de nombreuses zones d’ombre. Notamment une persistante réputation d’avoir multipié les expériences homesexuelles lors de sa tumultueuse et courte vie.

C’est ainsi qu’un tableau de petite dimension, La Revolución (« La Révolution » ci-dessus), peint par Fabián Chairez (peignant une autre de ses oeuvres ci-contre), a défrayé la chronique et porté le scandale depuis ce centre culturel institutionnel vers toutes les strates de la société mexicaine. Depuis l’inauguration de l’exposition il y a un mois, Le Palacio de Bellas Artes s’est rempli de visiteurs et curieux venus voir de leurs propres yeux cette œuvre à très forte connotation homo-érotique, qui montre un Emiliano Zapata nu, de dos, en talons et chapeau rose, monté sur un cheval blanc à la fois délicat et à la virilité bien affirmée… Une féminisation de Zapata qui ne laisse pas indifférent, loin, de là, surtout dans une exposition très officielle. Les reproductions de ce tableau ont enflammé les réseaux sociaux et fait le tour de toutes les rédactions ici, suscitant même des détournements par de nombreux artistes, qui se sont ainsi mobilisés en soutien à la cause LGBT, et ont (des)habillé Emiliano Zapata selon certains de leurs fantasmes, dans une constellation visuelle gay qui va de la Jota (la folle) au Queer, en passant par le bear vêtu de cuir.

Cette nouvelle polémique et la médiatisation qui s’en est suivi a plutôt fait de la pub à l’expo et grossi le flot de visiteurs. Elle vient après la contestation des mouvements féministes qui ont par plusieurs fois, lors d’immenses manifestations en automne 2019, taggé et saccagé des monuments emblématiques de l’Histoire de la République du Mexique, dans la même ville de Mexico, afin de mobiliser autour de la dénonciation des féminicides dont ce pays détient le record des pays latins ; cela afin de susciter de fortes réactions dans l’opinion mexicaine, tandis que la corruption et le machisme entravent la Justice dans son travail d’élucidation de ces crimes. Les groupes féministes se sont vu reprocher leur extrémisme et leur violence, alors que celle bien plus cruelle des disparitions et crimes de milliers de femmes sont passés sous silence et en toute impunité, chaque année au Mexique.

Luis Vargas Santiago, lui, a dû justifier la présence du tableau de Fabián Chairez face aux critiques de certains conservateurs nostalgiques du bon vieux patriarcat, tout comme d’intégristes religieux, venus manifester devant le musée les premiers jours après l’inauguration, tentant ainsi d’imposer une censure sur La Revolución, au prétexte qu’un personnage comme Zapata ne peut pas être utilisé ainsi, voire ridiculisé  :

« La présence de cette œuvre, avec beaucoup d’autres, contextualise une critique allant du mouvement homosexuel à un certain type de masculinité hégémonique. Oui, bien sûr, parce que si nous l’avions laissée en dehors de ça, le récit serait incomplet. »

Luis Vargas Santiago

Or cette polémique est extrêmement intéressante en cela qu’elle met à jour, en plus des mouvements inconscients de la société mexicaine, une rupture historique. Elle oppose une jeunesse toujours plus ouverte aux différences et à la tolérance sexuelle, à une frange de la population réactionnaire et prête aux pires solutions pour maintenir le vieil ordre idéologique machiste, comme elle a pu l’illustrer en 1968 lors du massacre d’étudiants à Tlalelolco, juste avant les jeux olympiques de 1968, ou encore avec la valorisation du narcotrafic, des armes et de la militarisation, sous les derniers mandats présidentiels du PRI –  Le Partido Revolucionario Institucional (« Parti révolutionnaire institutionnel » ) est ce parti politique issu de la Révolución des années 1920, d’inspiration communiste mais complètement dévoyé au néolibéralisme prédateur et aux intérêts privés mexicains comme étasuniens et canadiens, depuis au moins 40 ans.

Vue de l’exposition « Zapata después de Zapata » – photographie DR

« Dans le cadre de l’Année du Caudillo del Sur, le Museo del Palacio de Bellas Artes présente l’exposition Emiliano. Zapata après Zapata qui propose un parcours à travers les représentations visuelles du chef de guerre pendant 100 ans et ses déplacements entre le Mexique et les États-Unis. Partant des grands récits qui ont marqué l’invention et la réinvention du Mexique moderne, l’exposition déploie les diverses et souvent contradictoires transformations des images de Zapata comme héros révolutionnaire, symbole racial, guérilla ou drapeau des luttes féministes et des activismes contemporains.

Qu’est-ce que Zapata et ses images signifient pour l’histoire du Mexique et des États-Unis, leur visualisation actuelle et leurs nouvelles constructions dans un futur binational ? Quels sont les héritages zapatistes et comment les communautés mexicaines et mexico-étasuniennes ont-elles interagi avec eux ? A qui appartient Zapata, à l’État ou à cette abstraction appelée “peuple” ? Voici quelques-unes des questions que l’exposition articulera en quatre grandes sections : le leader paysan, la fabrication du héros de la nation, des images de migrants et d’autres révolutions. Le concept de guérison est assuré par Luis Adrián Vargas Santiago, historien de l’art et spécialiste de l’image de Zapata. »

L’Histoire a jeté un voile pudique sur l’ensemble de la Révolution mexicaine, mais on sait que des deux côtés, fédéraux ou révolutionnaires, il y a eu des exactions, des saccages et des viols. Les femmes des milieux populaires ont aussi largement participé aux combats comme à la logistique des forces madéristes soutenues par Pancho Villa au nord et Emiliano Zapata au sud du pays. L’ivresse de la liberté a aussi suscité une sexualité plus débridée, et la promiscuité masculine la possibilité de nouvelles expériences intenses.

Zapata sex symbol

Dans l’imagerie populaire de la Revolución, la figure virile du guerrier et du paysan, du mâle natrel, sain et entreprenant (un peu comme lors de la période communiste en URSS) ont été mise en avant et certainement les homosexuels trop apparents étaient moqués et bousculés dans cette belle tension révolutionnaire. On pouvait y exécuter un maricón (un PD) dans un mouvement d’humeur. Zapata représente parfaitement le type du macho, avec sa moustache et son regard hautain, fier de ses traits indiens et droit dans ses bottes. Pour autant, persiste autour de lui une rumeur sulfureuse pour l’époque, celle d’une homosexualité ouverte et parfois cruelle  :

« Emiliano Zapata avait une certaine obsession pour sa masculinité, il essayait de l’exposer comme il se doit, c’est pourquoi la moustache épaisse et longue qu’il portait, en plus de la pose de type grossier qui l’a toujours caractérisé. (…) C’était probablement quelqu’un qui était si sûr de sa virilité qu’il avait une liaison avec d’autres hommes —et ce n’est pas une rumeur venant de l’esprit sale d’un ennemi, mais de plusieurs sources proches du libérateur mexicain—. Cela a été confirmé par l’homme de confiance de Zapata, Manuel Palafox, « l’Ave Negra« , qui était aussi son secrétaire personnel. (…)

Mais le véritable personnage qui a donné vie à ce récit fut Ignacio de la Torre, gendre de Porfirio Diaz qui a connu le Caudillo del Sur quelques années avant la Révolution. Tandis qu’il était encore paysan en 1906, Zapata travaillait au domaine de San Carlos Borromeo, où il rencontra Ignacio, qui devint immédiatement attiré par Zapata et sa virilité, ainsi que par cet air paysan qu’il entretenait. Il a alors demandé à ce qu’il y reste pour s’occuper de ses chevaux, le Caudillo étant un grand connaisseur de ces animaux. »

https://culturacolectiva.com/historia/emiliano-zapata-homosexual-en-la-revolucion-mexicana/

Bien loin de la romance gay, d’autres sources racontent comment Ignacio de la Torre devint un esclave sexuel dans la troupe de Zapata, après qu’il s’en soit lassé :

« Après qu’Emiliano Zapata l’ait pris comme prisonnier personnel et l’ait emmené là où il allait, ses compagnons de prison et la troupe d’Emiliano Zapata ont réalisé que Ignacio de la Torre y Mier était homosexuel et ont commencé à abuser de lui, au point qu’ils ont détruit sa cavité anale, ce qui provoquerait les séquelles de sa mort des années plus tard. Le président Carranza a ordonné l’arrestation de De la Torre. À la fin de 1917, lorsque l’armée de Carranza prit Cuautla, Ignacio profita de la confusion pour s’échapper. Il s’est enfui à Puebla, où, déguisé, il a pris un bateau pour les États-Unis. Il s’installe à New York et, dans les premiers mois de 1918, il est interné à l’hôpital Stern pour une maladie hémorroïde. Les médecins ont immédiatement opté pour l’opération des veines du sphincter, échouant dans la tentative, Ignacio de la Torre y Mier est mort le 1er avril 1918. Sa femme Amada a dû vendre toutes ses propriétés pour payer les immenses dettes qu’elle lui a héritées. »

https://es.wikipedia.org/wiki/Ignacio_de_la_Torre_y_Mier

Une légende donc particulièrement confuse sur la sexualité de Zapata, qui ne fait qu’enrichir toute la variation sensuelle qui se dégage de son personnage, qu’il soit vu comme réel ou plus envisagé plus largement dans sa dimension mythologique et intemporelle. Difficile cependant de ne pas succomber au charme de ses moustaches affriolantes, pointées constemment vers le ciel, toujours de garde comme prête au combat ou aux duels plus sensuels !

« La tierra es para quien la trabaja. » (la terre est à celui qui la travaille). La polémique a suscité aussi du défoulement et des détournements de slogans comme celui-ci. Cet exemple « “La verga es de quien la trabaja.” qui signifie trivialement la bite est à celui qui la travaille.

Dans tous les cas, la cause homosexuelle a largement progressé au Mexique grâce à l’extention sur tout le territoire féderal par le président AMLO de la boda gay – le mariage légal homosexuel.

Dans la galerie qui suit, on peut découvrir quelques autres oeuvres homo-érotiques de Fabián Chairez (qui pose en travesti devant son tableau polémique), suvies des détournements de cette oeuvre ou du personnage de Zapata par d’autres artistes, venus sur les réseaux sociaux (sélection de Jossué JimAr ) en soutien au peintre, au curator d’expo et au Palacio de Bellas Artes. L’institution culturelle n’a pas obtempéré au souhait des manifestants réacs, et a choisi de maintenir La Revolución dans l’exposition en cours. L’oeuvre, qui appartient depuis sa finalisation à un collectionneur privé, vit aussi sa propre vie réelle et symbolique, étant devenue désormais une nouvelle icône de la culture gay et du mouvement LGBT.

Florent Hugoniot

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SOURCES

https://www.publimetro.com.mx/mx/plus/2019/12/11/fabian-chairez-zapata-gay.html

https://www.publimetro.com.mx/mx/plus/2019/12/15/hacen-largas-filas-bellas-artes-ver-al-zapata-gay.html

https://www.eluniversal.com.mx/cultura/asi-luce-el-zapata-desnudo-custodiado-y-con-aclaracion

https://heraldodemexico.com.mx/artes/emiliano-zapata-fabian-chairez-pinturas-bellas-artes-personajes-iconicos-fotos/

https://www.sdpnoticias.com/diversidad/morena-matrimonio-igualitario-bodas-gay-mexico-reforma-articulo-4.html

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