Le cerro San Felipe

 

Alberto s’était réveillé ce dimanche avec un désir et un objectif réunis sous une même forme : le cerro San Felipe, une éminence montagneuse qui s’élevait chaque jour face à lui, au nord de son appartement.

Du deuxième étage, il avait une très belle vue dont il pouvait profiter à toutes les heures, un panorama de 300 degrés donnant du Sud-Est au Sud-Ouest. C’était d’ailleurs en grande partie pour cette vue qui embrassait la ville et ses environs, où survolaient les chaines dispersées de la vallée centrale de Oaxaca, qu’il avait élu domicile dans ce quartier populaire. Son logement se situait en pointe d’un bâtiment vert pâle de deux étages, émergeant de la nonchalante horizontalité urbaine, livrée au soleil, à la pluie et aux quatre vents, tendu vers l’extérieur et l’écume des jours telle une proue de bateau.

C’était une journée parfaite pour une balade matinale à vélo. Mais plus que cela, Alberto ressentait que cette journée à peine en éclosion serait le temps et le lieu d’un moment précieux, patiemment ouvragé dans la douce pénombre de ses songes.

Les oiseaux chantaient déjà sur les toits. Après avoir glissé la tête à travers la fenêtre de sa chambre pour inspecter le ciel vertigineusement bleu, agrémenté par ci par là d’un froissé de gaze blanche posée sur la voute, comme pour retenir une trapéziste trop audacieuse, il déjeuna avec appétit et s’habilla pour une ascension sportive en bicyclette.

Il ne connaissait rien de l’itinéraire qu’il allait emprunter. Le jeune homme se dit qu’il lui suffirait de pédaler tout droit et de sortir à vol d’oiseau de la ville encore soupirante et assoupie, de sortir des derniers faubourgs pour trouver des routes de terre, ces chemins de campagne longuement espérés, le début des forêts des cimes qui s’étendaient à l’horizon et qui n’arrêtaient pas son regard. Après en avoir longuement évalué l’effort, s’être physiquement et mentalement préparé, Alberto ressentait que c’était le moment de sa première rencontre avec le cerro de san Felipe.

Il aimait s’immobiliser derrière les ferronneries de la porte-fenêtre de son salon, qui déroulaient leurs volutes d’acier ; un rideau rigide contre lequel il appuyait toute sa morgue et son envie d’évasion. Bien planté sur ses pieds, son regard traversait un cercle noir soutenu par des torsades et des cœurs de métal, comme au milieu d’une croix baroque. Ainsi, il scrutait le monde extérieur, cerné par les bords d’une lunette optique d’une autre époque. En ligne de mire se dressait la silhouette changeante et épanouie du massif montagneux de San Felipe. Les courbes du cerro semblaient lui sourire, le massif se rangeait, offert dans son petit cadre ouvragé, comme une bouche, un œil au centre d’un mantra.

Après s’être lavé les dents, Alberto pris son sac à dos et jeta un dernier regard sur le paysage d’aquarelle, déjà caressée, modelé par le soleil. Il ferma les fenêtres du deux pièces et s’engouffra dans l’escalier. Il se sentait des ailes.

Il n’y avait pratiquement pas de trafic dans la ville, aussi le cycliste trouva-t-il rapidement le parcours le plus direct pour monter jusqu’aux premiers contreforts.  D’une traite, il traversa le centre-ville historique désert, dépassa les quartiers résidentiels construits en pente douce, suivi une route rapide et arriva sans trop d’effort au petit municipio de San Felipe. Il stationna un moment sur la place de l’église pour se détendre un peu les jambes et s’hydrater, tout en appréciant le nouveau panorama qui s’offrait à lui.

Alberto ne s’attarda pas dans le village, désormais rattaché à la métropole. Il remonta en selle et parcouru encore un ou deux kilomètres au milieu d’habitations bricolées et parsemées, bien différentes des luxueuses villas qu’il avait laissé un peu plus bas. Il entrait la zone tampon entre la ville et les sombres forêts d’eucalyptus, de chênes et de pins qui recouvraient toute la montagne jusqu’à la ligne de crêtes.

À sa gauche, en direction des hauteurs, un chemin de terre appela son attention. L’entrée en était barrée par une bannière rectangulaire en toile cirée, qui informait que pour cause de quarantaine, le passage était temporairement interdit. Et ajoutait L’administration décline au-delà de cette limite toute responsabilité. Alberto, avec son flegme mexicain habituel, y prêta l’attention nécessaire pour esquiver la banderole criarde rouge, blanche et noire, tendue à hauteur d’yeux, bien en vue pour intimer sans cependant trop intimider.

Baissant la tête comme un détenu qui s’incline pour mériter le passage tant espéré vers la liberté ou le pélerin recevoir la bénédiction, il lui semblait traverser un écran de projection. Ou encore passer du monde de l’écrit à celui du silence, du son et de l’air ; d’un monde de conventions et de limites, de lignes jaunes, d’indications routières, de parkings, de noms de supermarchés et de quartiers de propriétés privées, aux perspectives joyeuses de la nature, à la générosité des éléments et au champ des possibles.

Aussi lui vint à l’esprit à ce même moment que cette annonce si peu administrative, comme sortie d’un atelier de sérigraphie bon marché, lui disait plus spécifiquement :

 

Ici commence l’Inconnu

 

S’ouvrait à lui un espace sauvage, moins humain et plus animal, neutre ou encore barbare…

Par ce geste non réglementaire et anticivique de forcer le passage, Alberto dépassait aussi l’image forcément tronquée, constituée de bouts de souvenirs personnels, de représentations artistiques, et de tout ce que la montagne abrite de mythes et de symbolique. Car elle existait déjà dans son esprit et son désir, cette montagne-collage, avec tous ces paysages pittoresques ou puissants qu’il avait traversé, et qui restaient imprimés dans son cortex et sur sa peau. Paysages qu’il finissait par idéaliser et dans lesquels son âme gambadait parfois certaines nuits.

Le cycliste mit pieds à terre et remonta le chemin terreux parsemé de pierres, qui menait vers des champs soulignés de poteaux, de barbelés et de quelques cabanes. Il croisa un taureau esseulé dans son étable, puis un peu plus loin bifurqua à droite sur un autre chemin plus petit, menant à une poignée de baraques en bois. L’ombre rafraîchissante d’un grand bosquet d’eucalyptus attirait son corps fourbu par la chaleur montante et l’effort de l’ascension.

Avec la satisfaction du but atteint, Alberto s’allongea à l’ombre des arbres odorants. Son rythme cardiaque se régulait et se calmait avec le contact dans son dos de l’herbe et du sol frais, humides de la dernière pluie. Il se reconnectait aux énergies vives et ferma les yeux sur les calligraphies mouvantes que les branches et les feuilles argentées dessinaient devant le soleil.

En se relevant un peu plus tard, Alberto eut un sentiment saisissant de paix intérieure, d’ordre et d’harmonie entre les éléments qui composaient ce cadre pittoresque. Il goûtait la brise légère, appréciait le langage des oiseaux, il entendait d’autres sons, enregistrait d’autres vibrations. Il faisait partie d’un tout. Comme une pièce de puzzle désormais inclue dans le décor.

Souvent, de son balcon, il avait contemplé ce même paysage et voyait, au-delà des façades colorées des maisons voisines, l’empilement des champs sur les contreforts quadrillant les flancs des cimes qui s’appuyait sur les cieux. Il devinait de rares routes, quelques voitures y glissaient comme des points furtifs de lumière, des cabanes éparses s’accrochant à des bosquets.

Alberto humait maintenant différents parfums épicés et tentait de les identifier. Ses yeux encore embués de sommeil s’attachaient à un parterre de minuscules fleurs orange avec le cœur, un point jaune, sur le bord de chemin. Ils s’arrêtèrent encore sur un agave bleu aux feuilles crénelées, puis suivirent les troncs élancés et l’écorce en mue des eucalyptus pour évaluer enfin les profondeurs et reliefs du paysage qui s’offrait à lui.

Plus loin, dans un pli de colline situé sur sa droite, se dissimulait un abri rudimentaire fait de grosses branches tordues, avec en guise de toit une tôle ondulée qui lui lançait de vifs éclairs parallèles de lumière blanche, tel un reflet d’eau posé sur les sillons ocres en arrière-plan. Il entendait les accents d’une discussion entre trois hommes, puis fit un focus sur les silhouettes de deux paysans assis à l’ombre de l’abri, tandis que le troisième labourait le champ attenant avec deux bœufs attelés à un joug et tirant une herse traditionnelle : un tableau d’un autre temps, au ralenti, mais là, sous ses yeux, en progression et à son rythme. La conversation soutenue courrait au-dessus du souffle des bêtes de traie et pimentaient la monotonie du labour.

De son côté droit s’ouvrait un perspective plus large sur un versant en forme de mamelon, sur lequel s’agençaient de larges parallépipèdes rouges parmi la végétation rase. Les cicatrices d’une récente opération pensait-il, laissant l’épiderme de la terre ouvert et offert à la brûlure du soleil. Un groupe de villageois semblait faire une recherche systématique (un objet perdu, une personne égarée se demanda alors Alberto) dans le plus grand des champs couronnant le mamelon, et ponctuaient le rectangle ocre vif des couleurs fluorescentes des survêtements de sport et des casquettes qui se déplaçaient selon un schéma qui le laissa perplexe mais le faisait sourire.

Sa contemplation se perdit dans le scintillement des façades multicolores du centre-ville historique et les brumes bleutées qui voilaient encore la vallée en arrière plan.

Puis ses yeux revinrent sur une scène incongrue, en contrebas. Un âne avait entouré en contrebas la longue corde qui l’entravait à un arbuste à ses pieds. Il était maintenant coincé et tendait ses deux longues oreilles vers les trois paysans, qui ne lui prêtaient absolument aucune attention. L’âne gris ne disposait plus que d’un espace de deux ou trois mètres pour se mouvoir. Il restait silencieux, mais dans l’intensité de sa présence animale, en attente d’une d’aide. Qui ne viendrait ni des jeunes villageois, ni des oiseaux, ni des grillons.

Alberto se leva avec toute son empathie naturelle, et lorsqu’il traversa le chemin vers le bord opposé sur lequel il était resté assis tout ce temps et franchi les barbelés distendus du champ en forte pente dans lequel on avait installé l’âne, il eut l’impression de faire une entrée en scène. Le soleil dans son ample mouvement ascendant et l’animal immobilisé furent ses deux uniques spectateurs.

Il descendit avec précaution entre les mottes de terre sèche jusqu’à l’âne qui le regardait et ne montrait pas signe d’inquiétude particulière. L’animal avait juste tourné son museau et ses oreilles dans la direction d’Alberto. Celui-ci le calma avec quelques mots et s’approcha assez pour estimer la corde entortillée deux fois autour du tronc de l’arbuste. L´homme caressa sur son large cou le poil rêche et poussiéreux de l’âne. Ses yeux plissés, en forme de hiéroglyphe égyptien, comme maquillés au khôl, le fixaient, intrigués, brillants d’un fond de confiance.

Alberto commença à manœuvrer l’équidé avec précaution, en effectuant une poussée de plus en plus prononcée sur un de ses flancs, pour l’amener à faire le chemin inverse autour de l’arbuste. Docile et attentionné à ne pas tomber, l’âne accomplit les deux tours nécessaire à sa relative libération. À peine dégagé, il s’était déjà éloigné vers une plage d’ombre près d’un ruisseau, et ignorait maintenant complètement son sauveur.

Le jeune homme se sentait lui aussi allégé, suffisamment pour remonter en quelques enjambées la pente qui le séparait du chemin. Pendant qu’il récupérait ses affaires et son vélo, surgirent sur un chemin perpendiculaire un groupe familial entouré de trois chiens de salon, joueurs et gambadant dans tous les sens, grimpant sur les murets de pierre, disparaissant ici, réapparaissant là. Puis il n’y prit plus attention et s’enquit de ne rien oublier.

Alberto marchait à côté du vélo et prenait la direction du retour, tout en respirant profondément l’air parfumé des eucalyptus une dernière fois, à plein poumons. Un des trois petits chiens venait vers lui, joyeux et insouciant.

La famille composée du papa, de la maman et d’une fillette avaient stoppé leur promenade un peu plus haut, et le regardaient. Alberto pensa d’abord que le chien n’en faisait qu’à sa tête et leur avait échappé. Finalement il leur demanda à voix haute s’il leur appartenait. Ce à quoi ils répondirent par la négative ; qu’il les avait accompagné une partie du chemin, mais qu’il sortait d’une maisonnée située plus bas. Alberto appela le petit chien, qui le rejoint en lui faisant la fête, et le raccompagna en partie jusqu’à la grande route périphérique en goudron. Le drôle de toutou en recherche de compagnon de route sauta sur la gauche un muret, ses oreilles pendantes firent un mouvement de pales d’hélicoptère, et il s’évanouit dans le paysage.

Le promeneur franchit de nouveau la bannière avec son injonction inoffensive écrite au verso.

Afuera de foco, hors de propos, surréel…

Sur le point de la contourner, il ne voyait plus que le verso d’un blanc laiteux. Blanche comme une vague qui se plie, tandis qu’une autre page s’ouvre, déjà pleine de promesses songea Alberto.

 

Florent Hugoniot

Juillet 2020 – Oaxaca de Juaréz

La série de prises de vues ©photo Florent Hugoniot qui illustrent la nouvelle sont un hommage libre à Stanley Kubrick, 2001 Space Odyssey.

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