El Tule, suspendu entre terre et ciel

L’arbre du Tule, c’est « l’âme verte » du village du même nom, situé à une douzaine de km de la ville de Oaxaca, sur la route de Mitla. Dans ce pittoresque village, un immense arbre vieux de certainement plus de 2000 ans, trône dans un angle de la grande place du zócalo, entre la mairie et l’église. Majestueux du haut de ses 41 m, il entrerait dans un immense cube puisque sa largeur maximale fait 42m. Cet arbre est un cyprès de Montézua (Taxodium mucronatum), appelé Ahuehuete en langue Nahuatl et qui signifie le Vieux de l’eau (Viejo del agua). Ce cyprès a le plus grand diamètre de tronc du monde car il mesure 14 m et sa circonférence fait presque 44 m. Il faut qu’environ 30 personnes se tiennent par les mains pour pouvoir entourer l’arbre dans une belle embrassade végétale.

C’est aussi une magnifique illustration grandeur nature de l’Arbre de Vie.


Avec de l’imagination, on peut voir dans ses principales branches basses aux formes capricieuses, divers animaux comme un éléphant, la tête d’un lion, un crocodile, et même la maisonnette d’un lutin ! Ses racines se sont répandues sous le zócalo et dans les terrains de Santa María del Tule, en produisant des rejets par ci par là – du moins ceux qui ont été conservés tout au long de la construction du village, dans les endroits les plus appropriés. Un réseau mystérieux de fibres végétales et de sève, d’informations souterraines et d’histoires antédiluviennes semble ainsi relier les arbres de différentes générations. Ne dit-on pas que les arbres d’une même espèce communiquent par leurs racines, leurs pollens et sécrétions chimiques des feuilles ?

Tandis que, dans les hauteurs, la frondaison de l’arbre central en forme de sphère fait écho aux coupoles de l’église baroque à sa droite, elle-même placée comme tout le village de Santa María del Tule, sous la grande voute céleste, très souvent d’un bleu profond dans cette région de Oaxaca. Comme une parabole symbolique et protectrice, organisant le monde vivant, le végétal et le minéral selon un ordre cosmique, mais aussi un agencement urbain somme toute bien humain. Les branches les plus basses du cyprès viennent parfois caresser le visage et les mains des touristes heureux de toucher enfin l’arbre des arbres « en vrai » après l’avoir découvert en photo sous tous ses angles virtuels.

À environ 25 m pousse un second cyprès, moins volumineux mais déjà très mûr, qui semble voué à devenir naturellement le successeur du doyen, en cas de dépérissement du premier du fait du poids insupportable de l’éternité. Ainsi le Grand Pèlerinage à l’Arbre pourra s’accomplir depuis les quatre parties du monde sans aucune rupture. Plus loin encore, sur une grande allée piétonne bordée de beaux palmiers du Mexique, un autre rejet fait bien 20 m de haut et laisse tomber profusion de graines et d’aiguilles sur les pavés roses.

Plusieurs ethnies d’Oaxaca croient que les hommes proviennent des arbres. Il existe un rituel connu sous le nom de danse mixtèque de l’Abino, c’est pourquoi l’arbre du Tule est vénéré et régulièrement célébré avec des offrandes et des cérémonies.

Les légendes de l’arbre du Tule

Il existe deux légendes sur l’origine de l’arbre du Tule. Dans la première, les Zapotèques racontent que ce grand Ahuehuete a été planté il y a 1400 ans par Pechocha, un prêtre d’Ehécatl, dieu du vent.

L’autre légende parle d’un Roi Condoy, chef ancestral de la région Mixe qui dominait le mont Cempoaltépetl. Le roi et ses disciples ont entrepris le voyage pour construire la ville de Mitla et ainsi empêcher un autre roi de s’emparer de ces terres. La construction de cette nouvelle ville exigeait beaucoup d’efforts et de travail ; une nuit tout changea, car un coq chanta et c’était un signe de mauvais augure. Le roi fut si effrayé qu’il ordonna de suspendre l’œuvre. Voilà pourquoi les palais de Mitla sont inachevés.

De retour sur leurs terres, le roi et ses disciples passèrent par un endroit marécageux où abonde une plante aquatique du nom de Thiolin. Condoy se sentait fatigué après un si long chemin, il décida de se reposer et enterra sa lourde canne, qui, par surprise, commença à croitre et se reproduire et c’est ainsi que naquit le grand arbre du Tule, qui signifie aussi « arbre de l’illumination ».

Un village en suspension

En temps normal, l’antique cyprès y est quotidiennement admiré, photographié, palpé du bout des doigts (mais gare, les gardiens veillent et un grand cercle de grilles basses limite l’approche des élans trop passionnés) par les groupes de touristes étrangers. C’est plus particulièrement le week-end que viennent les Mexicains de la région pour profiter du bon air et passer un moment « à la campagne », boire des bières en mangeant quelques quesadillas ou de la barbacoa, une viande savoureuse cuite sous terre des heures dans une feuille d’agave ; tout en ayant les pieds bien ancrés sur le ciment et les pavés qui couvrent les alentours de l’arbre ainsi que toute l’esplanade où ondulent des allées entre les massifs végétaux et les compositions florales sophistiquées et régulièrement renouvelés. Les pièces de puzzle de ce jardin géométriquement dessiné et très ordonné sont toutes recouvertes d’une pelouse grasse et parfaitement tondue. Une version assez surannée mais impeccablement entretenue d’un Mexique colonial devenu intemporel à la fois sur les guides touristiques et dans la réalité. Une belle image d’Épinal à la mexicaine.

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Or avec la « Nouvelle Réalité », depuis 8 mois le village de Santa María del Tule a décidé de fermer son site aux touristes, et le parc s’est entouré de bandes plastiques jaunes fines et légères, en interdisant absolument l’accès à tout type de public. C’est l’apparition de plus en plus inquiétante du Covid-19 dans les actualités des médias occidentaux, principalement en provenance d’Europe puis des USA en février-mars-avril 2020, donc longtemps avant que la région de Oaxaca ne soit véritablement touchée par cette nouvelle épidémie viralisée, qui motiva cette décision municipale. Ce qui sacrifie ainsi le principal revenu de nombre de commerçants locaux et le rythme de ce petit village, rendu à lui-même, à une vie bien éloignée des priorités du Global Village et du marché international du tourisme, malgré ses petits restaurants familiaux toujours ouverts, attendant le client désormais très improbable.

Global Village et marché international du tourisme : voici deux formules datant de la mondialisation rayonnante de la fin du XXe siècle qui, pour l’une sonne de plus en plus creux et pour l’autre se métamorphose en mirage économique en ce début du XXIe siècle ! Particulièrement pour d’autres régions côtières du Mexique où prédomine le tourisme de masse et pour laquelle d’énormes investissements ont été faits, des complexes hôteliers et des infrastructures urbaines qui ne seront peut-être pas remboursés aussi vite que prévu, tandis que les retours sur investissement fondent comme neige sous le soleil des Tropiques. Pour autant, le secteur touristique mondialisé ne survit que grâce aux largesses des États providence et de la finance dématérialisée, capables de verser d’un clic des millions d’euros ou de dollars aux compagnies aériennes.

Cela reste cependant un drame au niveau des particuliers et des professionnels du tourisme, du vendeur de sodas aux hôtels et à la restauration, en passant par l’artisanat. Beaucoup de monde sur le carreau. Pendant que les jardiniers en titre de la municipalité de Santa María del Tule ratissent et tondent inlassablement les pelouses du zócalo, dans une mécanique inaltérable et une réserve admirable.

Pourtant le Diable a désormais pris pied dans le village sous la forme d’un mystérieux virus couronné, invisible et hautement volatil, un être vivant microscopique, terriblement contagieux et qui donne le baiser de la Mort. Ou serait-ce le Grand Pan qui se réserve le droit, certaines nuits, quand la lune se dissimule, d’aller seul caresser le tronc de l’arbre du Tule ? Le Dieu de la Forêt, lui aussi est partout et nulle part, ce démon des corps végétaux et des tensions animales, cette divinité dionysiaque et perturbatrice du bon déroulement des choses, ce paisible Grand Désordonnateur, cet ennemi de la routine, ce réveilleur des pulsions secrètes : celles du sexe, de la floraison, de la reproduction des espèces, du cycle de la vie et de la mort, toutes ces énergies qui circulent entre les racines de tous les arbres et à travers tous les esprits composés.

L’orquestration bien réglée du ballet touristique s’est grippé avec la peur. C’est pourquoi les habitants n’envoient plus que leur avatar lunaire pour les tâches quotidiennes, comme préparer des tortillas, épousseter les rayons de liqueur et de mezcal, ordonner les tuniques tissées de fils colorés sur des barre hautes, balayer les allées et tondre la pelouse, ramasser les feuilles mortes, faire respecter désormais l’interdiction d’accéder à l’Arbre de Vie. Dans un grand sacrifice collectif, le village s’est endormi, comme dans l’histoire d’une Belle au bois dormant un peu vache. Ce sont aujourd’hui des apparitions masquées qui s’occupent de faire vivre le village.

En attendant que le Malin fasse le tour du propriétaire, on peut se demander quelles autres divinités sauront redonner un sens à nos vies rythmées comme des horloges, à nos corps automatisés, à nos âmes apeurées ? Quand ressentirons-nous de nouveau ce souffle de liberté qui s’engouffrait si facilement dans nos bronches et emplissait les poumons, tels deux arbres jumeaux qui s’animent sous la brise, remuant leurs branches de gauche à droite, les feuilles qui vibrent, palpitent et libèrent le chant d’une rivière s’écoulant rapidement. Son eau rafraîchit les esprits et soigne les cœurs.

Mais les fontaines du parc un peu kitch du zócalo ne coulent plus pour personne, puisqu’elles ne reçoivent plus de visite.

Pendant que le soleil, imperturbable, décrit toutes les journées que Dieu fait sa parfaite ellipse dans le ciel étoilé de Santa María del Tule, nuit et jour, du lever au coucher, inlassablement.

Florent Hugoniot – Oaxaca, novembre 2020

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SOURCES

Mexico desconocido

Wikipedia

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