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LEVER DE RIDEAU [moment où le rideau se lève et découvre la scène du théâtre aux spectateurs]

L’océan ne chariait pas la même fureur que la précédente fois ; cela, Bruno avait pu le noter dès son arrivée, juste en écoutant le chant de l’océan depuis le colectivo, un de ces petits véhicules à plateforme et siège en bois qui desservent tous les villages de la côte. En descendant la dernière pente avant S. A., le décor végétal et mineral s’ouvre sur un magnifique panorama. Effectivement, la pédiode de forte houle (mar de fundo) était passée et seules quelques vaguelettes clapotaient encore gentiment dans la lumière de cette fin d’après-midi un peu nuageuse. Après une courte promenade sur la plage presque déserte et bien entamée par les précédentes lames de fond, il eu envie de revoir le lieu où il était resté une semaine, dans cette cabane en briques et en bois, accrochée sur un versant de colline rocheuse, en surplomp et face au large. Une semaine pendant laquelle, depuis la petite terrasse aux lattes de bois ajourées, il s’était laissé complètement immerger dans le son omniprésent des vagues : un vombrissement profond et langoureux rythmé par des avalanches maritimes blanches, longues et irrégulières.

C’est la contemplation de l’océan déchaîné qui avait retenu son attention, bien plus que ses maladroites tentatives de nager entre les forts courants et les vagues traitresses. De temps en temps, il prenait les escaliers taillés dans la roche pour rejoindre la petite plage en contrebas. La remontée lui permettait de mesurer le degré de fatique à laquelle l’avait amené ses efforts dans l’eau salée.  Mais depuis son point de vue particulier, Bruno pouvait apprécier à sa juste mesure toute la vision océanique, depuis la courbe parfaite de chaque vague jusqu’au mouvement d’ensemble des masses d’eau, comme propulsées au loin par une force antédiluvienne et inatteignable. Debout, en observation, la brise marine courait sur son visage et tout le long de son corps, finalisant cette impression de souffle cosmique qui l’envahissait jour après jour, nuit après nuit.

Bruno prit une grande respiration avant de refaire le chemin ascendant depuis la plage. Pourtant, après quelques marches, il se ravisa et préféra jouir du premier panorama qui s’offrait à lui, à une quinzaine de mètres seulement du niveau de la mer. Il s’assit sur le muret d’une de ces propriétés privées qui parsèment les falaises, telles des nids d’hirondelles, mais en plus humain.

Puis il ouvrit les yeux.

***

1 – L’homme et l’enfant

Aux pieds de l’escalier, ils semblaient immobiles, dans une petite crique à l’écart du reste des touristes et à l’abri des regards : le père allongé sur le dos, les bras replié en guise d’appui au sol et le torse légèrement incliné, scrutant la plage tel un sphinx. Seul le fils, très jeune, cinq ans peut-être, le corps enfoui jusqu’au menton dans le sable, secouait un peu la tête de gauche à droite. C’est le regard vif et joueur de cet enfant que le promeneur capta, plus que celui de l’adulte, pensif, indéfini et enfoncé dans les orbites.

Bruno commenca à gravir les premières marches. En hauteur, il pouvait aprécier la scène avec plus de confort et de discrétion, même si depuis la rencontre visuelle, les visages et les mouvements des corps n’exprimaient aucune gêne d’être saisi dans la vitalité d’une scène intime et familiale. Sur la plage, chacun recompose son microcosme à sa manière, et supposemment en toute liberté.

Entre temps, l’enfant s’était extrait de sa chrysalide de sable, et s’affairait avec son papa à la construction d’une forme granuleuse, non pas un château mais une sorte de grotte, une architecture éphémère, comme un court tunnel recouvert par une voute claire, On pouvait y voir aussi la naissance d’une carapace de tortue. L’homme tapait avec nervosité la forme ronde, la lissait avec la paume de ses mains, espérant consolider l’ensemble, pendant que l’enfant creusait une seule ouverture, comme pour laisser passer le cou de l’animal-totem à venir – si vendeur sur les prospectus publicitaires – de cette partie de la côte pacifique. Cette occupation consciencieuse se transforma rapidement en jeu, car le père creusa enfin l’autre accès de la galerie humide. Il y entra tout le bras, et fit surgir subrepticement sa main de l’autre côté, rencontrant celle de l’enfant qui aussitôt saisit les doigts sablonneux de l’adulte. Ce jeu se reproduisit à plusieur reprises, toujours ponctué d’un petit cri aigü, celui du rire spontané du gamin qui se pliait volontier à la répétition du contact charnel, tout en en appliquant avec joie l’adage de « faire et apprendre en s’amusant ». Agenouillé sur le sable en position de grenouille, il attendait dans toute sa nudité enfantine l’arrivée de la main paternelle, investi de l’innocence nécessaire pour ne pas se lasser de ce divertissement.

Il n’attendit pas que l’adulte y mette un terme, car il finit de lui-même par s’applatir de tout son long sur la carapace de sable, qui s’écroula sous son poids. Le père laissa échapper alors un son sourd, significant à la fois sa surprise et la déception de ne pas pouvoir parfaire l’œuvre commune.

Ni le papa, ni le fiston ne furent assez patients pour voir, avec la marée montante, l’écume plonger dans l’ouverture et ressortir un peu plus loin sur le rivage, afin que s’accomplisse totalement le flux de l’océan dans le passage réduit d’une tortue imaginaire.

Florent Hugoniot – San Agustinillo, juin 2021

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