Quatre images du Pacifique – 2

MÉDITATION [du latin « meditare », qui signifie « contempler », la méditation est une pratique qui consiste à entraîner l’esprit afin qu’il se libère des pensées négatives et néfastes]

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2 – La jeune femme et la mer

La jeune femme se tenait bien droite, assise en position du lotus devant la mer agitée, le menton légèrement rentré dans les épaules et la nuque étirée. Elle s’était isolée du va et vient des habitués de la plage en s’aventurant sur un promontoire rocheux relativement bas, situé au bout d’une petite langue de sable. Celui-ci, facile d’accès la plupart du temps, permettait d’apprécier la vue du large sans aucun obstacle visuel. Le sol était rugueux et douloureux au contact des pieds, et les visiteurs y stationnaient un court moment, généralement le temps d’un ou deux selfies.

La solitude de la jeune fille se notait depuis le rivage, dans la faible luminosité qui persistait avant l’arrivée de la nuit, et personne ne semblait pouvoir la déranger désormais. La marée avait fait le reste, en enveloppant d’eau le massif rocailleux simultanément par la gauche et par la droite, le reprenant quelques heures à la côte.

Cette partie de la plage était donc désormais suffisemment difficile à atteindre pour que la tranquilité de la jeune femme soit assurée un certain le laps de temps. Là se trouvait la frontière mouvante entre la terre et l’eau, là chaque jour se poursuivait une dispute éternelle entre ces deux éléments, une lutte parfois souple, parfois violente, mais toujours incertaine, toujours à redéfinir ; une bataille dans laquelle il n’y avait ni perdant ni vainqueur, juste le ballet des vagues se jouant de l’inertie des rochers, suivie de la lente érosion du solide par le liquide ; infinies variations de la ligne de séparation, ondulante, entre la côte et l’océan Pacifique ; constance de la fabrique des plages de sable fin.

Sur le sombre amas rocheux, qui retrouvait selon l’intensité des marées son statut provisoire de petite île entièremment minérale, seules les algues dansant dans les cavités d’eau salée et les familles de crabes courant sur les paroies lui conféraient une vie propre et autonome. Quelqu’un avait planté un grand drapeau rouge sur le point le plus élevé. Certainement une intitiative de la sécurité des plages, ce qui fut confirmé un peu plus tard par un secouriste affable : deux semaines auparavant, un homme était mort à cet endroit, sa tête, poussée par une vague trop forte, ayant heurté violemment un rocher.

La jeune femme était venue s’assoir tout naturellement à côté de la banière qui volait au vent, animée de lentes secousses. Un peu comme si cette présence visuelle et sonore lui assurait une protection humaine, plus symbolique que réelle. Personne n’avait songé à la dissuader de grimper sur la presqu’île, les secouristes avaient déjà quitté leur poste à cette heure tardive.

Son immobilité imprimait le respect. Elle gardait les yeux clos sur son visage ovale. Yeux fermés, expression ouverte. Ne se lisait aucune expression particulière sur ses traits, juste un grand relachement et une forme de calme intérieur. La sérénité de son attitude contrastait fortement avec le mouvement des éléments alentour. Le vent du large déployait à intervale régulier le grand rectangle de drap rouge, situé au-dessus de sa tête. L’air maritime encore tiède semblait animer ce corps féminin, sans que les bourrasques de vent ne perturbent l’agencement de ses longs cheveux bouclés, ni que les vagues frappant un peu plus bas tout autour d’elle, ne lui fasse cligner un oeil. Il émanait d’elle une force vitale et douce, doublée d’une profonde inertie.

La rencontre des courants contraires produisait parfois un bruit sourd et charmant, lorsque deux vagues se déroulaient simultanément en sens opposé. Les rouleaux d’eau iodée filaient l’un contre l’autre, couraient de biais selon le tracé d’un triangle fin et incertain. Lorsqu’enfin ils se rencontraient – ce qui arrivait une fois sur deux – émanait un clap concave dans l’atmosphère, comme un applaudissement de deux mains transparentes et un peu moites, un abrazo liquide. De l’écume volait ensuite, haut dans le ciel, recouvrant les promeneurs trop téméraires. Le ciel gris-bleu, couvert de nuages filandreux et diaphanes, donnait à la scène un aspect légèrement dramatique.

Rencontre de profondeurs intérieures et d’horizons extérieurs : la jeune fille devenait progressivement l’exact point d’intersection de ces deux lignes de tension, comme une fleur de roche née subrepticement, une paix orageuse, un instant suspendu dont personne ne pouvait deviner le début ni la fin. Impression de fluidité et de stabilité que le crépuscule fera disparaître du champ de vision, dans la vérité d’un oxymore.

Florent Hugoniot – Oaxaca, juin 2021

À mon amie Sarah Goaër de Zacatecas

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