Trois contes d’hiver – 1

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La femme dévoilée

Trois ou quatre petits chiens, un plus élancé, un autre plus massif, courent après une noix de coco sèche au bord de l’eau. La jeune femme qui encadre la petite troupe donne des signes d’impatience. Elle porte une tenue de ville et aimerait récupérer la balle improvisée pour repartir au plus vite avec sa suite animale. Mais les chiens continuent leur manège, comme des musiciens lancés dans une folle improvisation, et elle finit par les laisser jouer, impuissante. La jeune femme s’absente et disparait de la plage…  les vagues ne peuvent pas non plus mettre fin à leur va-et-vient, à la ronde sans fin de l’écume mousseuse et au chant de l’eau salée.

***

Plus tard, lors du passage lent et nostalgique du jour à la nuit, une femme marche seule sur ce même sable mouillé. Elle n’attend personne et, légère, se dirige vers le nord-ouest de la plage, une zone presque toujours déserte. Tout est à elle, pour elle, devant elle, et ce que ses pieds nus devancent quitte progressivement son champ de vision, un peu comme des éléments de son passé basculeraient les uns après les autres dans le néant, les brumes de son inconscience ; de sombres pensées s´évanouissent dans l’air humide du soir. Elle absorbe l’oxygène de tout son corps, elle est elle-même l’inspire des vagues, l’expire des nuages, la marée, l’alternance du soleil et de la lune, le souffle cyclique et éternel des éléments qui l’entourent.

L’allure, la démarche de cette femme exprime un tel désir de solitude et de liberté, d’amplitude, le besoin de respirer, de défier de nouveaux horizons que le paysage semble s’agencer désormais en fonction de ce corps vigoureux et fier. Elle habite son être mobile comme elle habite le paysage, tirée par un sentiment océanique capable de bousculer des montagnes, de renverser des océans. La belle passante du crépuscule est court-vêtue, un haut de maillot de bain et un mini-short clairs, un pagne de simple cotonnade noué autour du cou. Elle porte en bandoulière au bras droit un petit sac en corde de chanvre tricoté. La mince bande de sable mouillé, le long des vagues mourantes, est son podium naturel.

Elle se rapproche rapidement d’un attroupement canin qui lui bloque le chemin. Un chien au poil jaune se montre particulièrement agressif, il s’approche d’elle en aboyant tandis que les autres restent en retrait, silencieux. Certainement le chef alpha de la troupe. La jeune femme fait alors  tournoyer son sac, lesté de quelques affaires perso en hurlant des grossièretés comme  “dégage, fous-moi la paix sale clébard”, espérant impressionner l’animal. Mais elle insiste et semble le provoquer, offrant à sa morsure son sac à la volée.

Comme le propriétaire du chien, un vieux hippie marijuané assis à quelques mètres sur le sable, ne bouge pas d’un pouce, par deux fois elle exécute ce geste protecteur, en décrivant avec sa bourse deux grands cercles rapides et tranchés autour de ses hanches, de gauche à droite. Ils paraissent si parfaitement synchronisés avec sa démarche tonique, qu’on croirait la répétition d’une chorégraphie.

Finalement le chien bat retraite, et retourne vers son propriétaire. La jeune femme s’éloigne, elle part tout au bout de la plage se fondre dans les embruns gorgés de soleil. En signe de victoire, elle dénoue son pagne beige orné d’entrelacs noirs au centre et sur les bords, puis elle le lève des deux mains au dessus de sa chevelure ondulée et dorée. Il flotte tel un étendard dans la brise marine.

Et je pense en mon for intérieur : les chiens aboient, la caravane passe.

Florent Hugoniot

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