Besoin de réalités (3)

La réalité et la philosophie occidentale

 

 

Interlude

 

Suite au premier chapitre de cette étude (Besoin de réalité 2), nous changeons de type de civilisation, en passant de la période antique à la période chrétienne : autre époque, autres mœurs, mais surtout autres paradigmes et manières de penser, de représenter notre univers. Avant d’aller plus loin dans l’Histoire, revenons un moment à la Grèce antique, creuset de la philosophie européenne puis occidentale, pour faire une synthèse et surtout évaluer les changements progressifs des modes de pensée, les dialogues et ramifications qui se sont élaborées entre les principaux penseurs ou courants philosophiques, depuis l’Antiquité à nos jours. Pour autant, il ne s’agit pas de faire un récapitulatif exhaustif de la Philosophie moderne, mais de pointer ça et là dans le temps, des évolutions remarquables au sujet du thème principal, la perception de notre réalité. Cet interlude fait la transition entre deux périodes particulières de l’humanité.

Physiciens, mathématiciens et philosophes, poètes et sculpteurs de la période hellénistique, tous ces enquêteurs du monde existant, inventeurs d’autres mondes possibles, ont eu cet élan de s’aventurer dans des directions alors encore inconnues, novatrices, s’élançant sur des chemins parallèles, parfois opposés ou sinon transversaux. Et avec beaucoup de finesse d’observation et de déduction, ils ont décrypté, illustré une bonne part de notre univers, si mystérieux pour les premiers hommes préhistoriques, si rigide pour ceux de la première antiquité médio orientale (de Sumer à Babylone, l’agriculture, l’écriture, l’épopée de Gilgamesh et la première domestication de notre environnement), en posant déjà les bonnes questions et en avançant différentes théories édifiantes et toujours utiles aujourd’hui. On a ainsi identifié, jusque dans nos usages quotidiens, certaines structures essentielles et reproductibles qui composent l’univers, comme ces figures géométriques, le pentagone et l’hexagone, présents dans la trame du règne végétal et animal ; ou encore le Nombre d’Or qui s’inscrit par exemple dans l’équation de la croissance régulière de la coquille d’un escargot. Nous avons intégré comment plus généralement les mathématiques ordonnent la manifestation de la vie elle-même, grâce à Pythagore et ses disciples. Mais ces découvertes ne sont pas nées de rien, elles viennent dans le prolongement d’autres civilisations millénaires telle l’Égypte des Pharaons ou l’Inde des Védas, qui ont apporté un éclairage parfois éblouissant sur notre monde réel, mais aussi symbolique et imaginaire.

Cependant, chercheurs et artistes de la période hellénistique ont su également mettre en relief et en scène le tragique du destin humain avec sa cohorte de passions parfois criminelles, pour nous familiariser avec le fatum latin. Ce terme résume le destin inéluctable réservé aux humains par les dieux, terme traduit par fatalité mais qui avance aussi les prémisses de ce qui deviendra le principe de réalité chez Freud, permettant de donner une justification – à défaut d’une explication, cela viendra quelques siècles plus tard – à beaucoup de drames qui nous touchent et nous animent tout au long de notre vie.

À partir des Grecs anciens, on a commencé en Occident à avoir ce souci du sens des existences si diverses et de l’individu, en traitant sans fards ni masques un certain nombre de problématiques, à travers les désirs, les caprices et les fantaisies des dieux et déesses du Panthéon : chacun et chacune régnant sur ses valeurs et significations, ayant ses attributs et modes d’action. Ainsi Athéna/Minerve et la sagesse, Aphrodite/Venus et l’amour, Arés/Mars et la guerre, Apollon et la musique, la poésie. la médecine, etc… On considère aujourd’hui ce Panthéon comme une métaphore de notre ordre social, mais aussi une cosmogonie de notre fonctionnement mental, dans lequel la trilogie inconscient, ego et surmoi – identifiés et nommés par Freud – a fini par se substituer aux mythes gréco-romains, après de longues divergences sur le rôle du sacré et l’autonomie de la personne humaine tout au long de l’histoire moderne.

Se dégagent deux possibilités :

  • Soit les ordres et priorités dirigeant notre vie nous sont extérieurs, et s’articulent depuis l’Olympe, le Ciel ou les Enfers (via un messager divin, Mercure, les demi-dieux, les anges, les démons, etc…) donc selon l’idée de transcendance, pourquoi pas en fonction de notre karma, et on s’intéresse à toute sorte d’idéalisme, voire de prédestination.
  • Soit c’est en entrant en soi consciencieusement (en fouillant dans les profondeurs de notre esprit et de notre fonctionnement, voire de notre histoire familiale) qu’on finit par trouver la juste explication de nos vies singulières mais aussi un accès à l’universel, dans une approche plus déterministe et matérialiste, ce qui ne réfute pas pour autant l »idée d’une essence des choses.

Représentation d’Eros sur une céramique grecque de l’époque classique

Freud puisera son inspiration principale dans la narration et la force symbolique des mythes grecs, qui comme tous les mythes ont eu une lente maturation, le temps étant un facteur de perfectionnement. Mais avec les Grecs, Eros et Thanatos prenaient enfin leur envol respectif et se laissaient contempler, imaginer, à défaut de se laisser capturer…

Il y eu à la période hellénistique également, grâce à l’esprit d’abstraction qui s’est développé au moins depuis Thalès de Milet, un changement de positionnement : l’esprit humain peut prendre de la hauteur de vue, user de logique et de rhétorique pour comprendre son environnement, s’étudier soi-même dans le déroulement de sa pensée, mais aussi selon ses critères internes tels l’éthique ou l’esthétique, ce qui permet de faire ressortir ses propres schémas mentaux, ou encore des critères d’ordre plutôt externes tels la morale ou la doxa (l’opinion publique, le poids de la majorité). D’ici viennent les prémisses du libre arbitre occidental. Ce renversement de valeurs, cette première libération se produit à la fois dans le corps, désormais déifié, admiré à l’égal de celui des dieux de l’Olympe, à la fois dans la pensée qui n’a plus qu’elle-même comme limite. Cette attitude, très moderne pour l’époque, permet enfin d’extraire complètement l’humanité de sa gangue première. Pour autant, la coupure entre le domaine attribué aux humains et celui aux non-humains est totalement remise en question depuis le XXe siècle.

Car ce prémisse repose sur une dualité entre l’homme et l’univers, ce qui est considéré comme une vue de l’esprit selon une représentation plus panthéiste ou encore selon le monisme ou d’autres théories enchâssant le Multiple dans l’Un, où l’être humain est juste une partie d’un grand Tout. Entre ces deux axes, dualisme et monisme, se dessinent de nombreuses nuances quant à l’interaction entre les deux champs humain/non-humain. Pour autant, le dualisme, une méthode d’investigation du réel qui perdure, a permis de maitriser le déchaînement des passions, de valoriser la raison, la logique et la connaissance. Bref l’esprit humain se positionne enfin en surplomb de sa matrice originelle et chaotique, loin des forces surnaturelles et irrationnelles, en dehors d’une mère Nature alors anxiogène car en bonne partie inconnue, impensée. D’autres diront que c’est Dieu qui s’est éloigné des hommes pour leur laisser le choix de leurs pensées et leurs actions, de devenir autonomes et responsables de leur destin…

En parallèle, le théâtre antique, autre summum de la culture grecque, aura illustré d’une édifiante manière le tragique de la condition humaine.

Représentation de Thanathos sur une céramique grecque de l’époque classique

En philosophie, la démarche rationnelle, formulée dans un langage clair et accessible, sait également mettre en lumière nos zones d’ombres, aller jusqu’aux obscurités les plus profondes de notre réalité intérieure, et permet au tout petit être humain perdu dans le Temps et l’Univers, tellement inquiet du sens de son existence, de dépasser d’une fort élégante manière sa fascination pour la mort. Didactiquement, cette méthode permet l’investigation du monde en soi et du monde hors de soi, selon une fracture plus évidente théorisée par Kant.

Cependant, on ne peut qu’être surpris de cette propension au cours des siècles, cette dérive de l’esprit à considérer l’Homme comme un objet d’étude au même titre qu’un objet facturé banal (une machine-outil par exemple), une belle mécanique juste douée de réflexes, qu’une autre espèce végétale ou animale, ou encore à des réalités extérieures tel le système solaire, des concepts comme l’espace, le temps. Alors que premièrement l’homme se trouve dans la position de l’observateur observé, et que deuxièmement il modifie son propre univers en plus de celui de toutes les espèces vivantes. Étant considéré comme le super-prédateur, l’espèce dominante la plus évoluée dans le règne animal ou encore la création la plus parfaite de Dieu sur Terre, l’Homme concentre en lui tous les aspects de la vie, et donc toute la complexité du vivant.

Lorsque Platon utilise la métaphore du moule et des copies, puis se repose sur une entité divine pour identifier qui est le créateur de ces moules, nous restons dans un schéma du monde donnant à l’homme un rôle relativement périphérique, celui d’observateur et théoricien de connaissances « naturelles ». Mais une fois la révolution industrielle passée, on aura beaucoup plus de mal à ne pas voir l’homme lui-même comme un démiurge, un Prométhée libéré de ses chaines. Il peut désormais créer de multiples objets manufacturés presque reproductibles à l’infini, mais aussi des logiciels informatiques, un réseau mondial de connections virtuelles, jusqu’à des moules de pensée qui vont inscrire un raisonnement dans tel ou tel domaine, le pousser dans tel ou tel cheminement, telles conclusions.

Avec Descartes, la pensée se saisit d’elle-même, prend toujours plus de hauteur, au point de recevoir la critique de devenir trop spéculative et artificielle, détachée des réelles priorités de ce monde, et de faire de la philosophie une science froide et située hors de notre fonctionnement plus général, de réduire le rôle des affects et de nos déterminants intellectuels également. On ne pense jamais depuis absolu, mais d’un point particulier de l’espace et du temps. On remarque aussi que plus on avance dans les siècles, plus la complexité de notre réalité se fait jour.

 

La métaphore de la montagne

Afin de saisir l’écart, le déplacement des paradigmes que la philosophie moderne permet par rapport à la philosophie antique, on pourrait se représenter notre évolution spirituelle, le rapport à notre réalité, son observation, comme un paysage brumeux de montagnes  ainsi ceux représentés sur les peintures chinoises à l’encre. La montagne, c’est le réel et ce qui le sous-tend, tandis que les brumes et les nuages qui la dissimulent représentent notre réalité personnelle, réductrice, c’est à dire notre propre interface, mais qui vit selon sa  respiration et peut amplifier notre vision panoramique des chaînes de montagne, ou la limiter. Ces nuages ne nous permettent pas de voir le monde dans son immensité, mais uniquement selon le niveau de notre ouverture, de nos connaissances, de notre intuition, de notre tension existentielle ou notre rythme narratif, donc en fonction de notre propre état. Ils s’épaississent ou se dissipent, le panorama se floute ou se précise. Cet écran brumeux est la métaphore de notre propre réalité, elle-même imprécise, gazeuse, qui se transforme et est soumise à variations, qui compose comme un filtre en nous-même, entre notre monde intérieur et le monde extérieur. Et qui quelque part nous préserve ; car certaines vérités sont parfois insoutenables pour notre conscience.

Sachant que le paysage lui-même est sujet à des changements physiques qui ne dépendent pas de nous, comme le climat, la luminosité, le temps et l’érosion ; mais aussi qu’on peut du regard embrasser tout le le panorama, par exemple en pivotant sur soi-même à 360°, en faire une copie « réaliste » à la peinture ou avec un appareil photo, s’envoler dans l’azur avec une montgolfière et avoir un vue plongeante. Sachant aussi que notre corps peut s’avancer et gravir cette montagne, qu’on s’agenouillera si l’envie en vient pour scruter la moindre petite herbe et composer un herbier, mais encore entrer dans la montagne en creusant des galeries rocheuses, et qui sait, découvrir des gemmes et des minéraux rares, étudier leurs structures atomiques avec un miscroscope électronique ; ou encore arrivé au sommet de la montagne, cartographier les astres et définir la composition chimique des étoiles et des planètes…

Ici entrent en jeu les techniques d’investigatiosn du réel et particulièrement les sciences modernes. Or, malgré tout notre savoir actuel, les choses deviennent assez vite vertigineuses, car nous entrons dans des échelles qui nous dépassent : impossible d’avoir un point de vue qui embrasse totalement la montagne sous tous ses angles et dans chacune de ses vérités ! Plus personnellement – on parlera ici de biais cognitif –  notre regard peut se perdre dans nos abysses intimes comme dans un au-delà imaginaire, ou s’aveugler de trop de lumière. Il est de fait pratiquement vain de tenter de parvenir à l’omniscience, cet antique rêve d’être un démiurge, un pur esprit ou un surhomme selon Nietzsche ! En revanche, il est possible d’amplifier, de multiplier notre réalité – sans tomber également dans les travers de la réalité augmentée ou virtualisée, un thème développé plus tard.

Mais restons sur cette idée d’éloignement et de dévoilement. Car notre esprit sait se faire plus précis et incisif pour percer lui-même les brumes et nuages qui nous séparent de la vérité des choses, sans attendre que les conditions intérieures comme extérieures soient favorables – et c’est la leçon de la modernité – en traversant lui-même les voiles de notre être et de nos comportements, après les avoir évalué, non pas au doigt levé, mais selon une approche méthodique et régulière, c’est à dire entièrement consciente.

Cela, afin de se débarasser des scories de son mental, des travers de sa propre pensée. Certains anglophiles utiliseraient le terme de mindfullness, état de pleine conscience, qui met au diapason toutes nos facultés mentales dont l’approche scientifique et la logique, mais aussi en gardant nos cinq sens bien ouverts, tout en étant capable de réaliser une auto-évaluation de soi et de ses capacités à l’instant précis de l’observation (opération d’analyse qui peut venir a posteriori), bref en mobilisant toutes nos connaissances et raisonnements disponibles, et donc de relativiser notre expérience, pour en donner une résonnance plus universelle.

***

Partant de notre singulière histoire, passons à l’Histoire. La période hellénistique, dont ne fait pas tout à fait partie l’Empire romain, a retiré de nombreux voiles magiques, mystiques, qui nous séparaient de cette montagne. On peut considérer que les brumes se sont à nouveau épaissies pendant la période des invasions barbares puis des croisades, avec quelques siècles plus tard deux points d’orgue : les guerres de religions et la Sainte Inquisition catholique. Il devient alors flagrant que si la religion ne peut s’accorder sur la véracité des manifestations du réel, elle préfère le soumettre à ses nécessités et contradictions. Heureusement, des esprits éclairés ont ponctué toute la période médiévale, qui est la gestation de la culture européenne devenue dominante dans le monde – mais pour encore combien de temps ? Cette culture apportait des nouvelles mesures, des nouveaux moyens d’évaluer, d’arpenter le monde, grâce à toutes les techniques développées dans l’Histoire, avec une accélération depuis 4 ou 5 siècles et particulièrement aux XIXe et XXe siècles, apogée de la pensée matérialiste occidentale, dans des domaines tels que la médecine, l’astronomie, l’ingénierie, le commerce, le transport, les finances, les expressions artistiques, ce afin de se saisir de ce qu’on nomme toujours le réel, mais aussi pour le transformer.

 

Période médiévale et renaissante

« Mon seul désir » – La Dame à la licorne, sixième tapisserie, illustration du sixième sens  – Musée de l’Abbaye de Cluny, Paris – début du XVIe siècle

Le questionnement autour du postulat de l’âme humaine, ou du moins du caractère sacré, hors du commun de la trajectoire de l’humanité, est peut-être ce qui fait le pont entre la période antique et médiévale. D’une certaine manière, tout le travail des philosophes chrétiens au Moyen-Âge est de faire converger les dogmes de l’Église avec, selon les époques, ces deux systèmes d’investigation du réel que sont le platonisme et l’aristotélisme, via ce qu’on appelle la scolastique.

Ainsi Saint Augustin (VIe siècle après J.-C.) généralise une lecture plutôt allégorique du néoplatonisme et permet au christianisme naissant d’intégrer une partie de l’héritage gréco-romain, tandis que huit siècles plus tard, Thomas d’Aquin confirmera l’orientation plus aristotélicienne prise par les universités (sous contrôle de l’Église) en Europe. Car la thèse de la multiplicité des manifestations du vivant, inclues dans un grand Tout – d’où la cohérence des écosystèmes, les mouvements des planètes – convenait alors plus au schéma d’un Dieu unique, selon la culture monothéiste judéo-chrétienne. Dans ce monde transitoire, qui a donc un début et une fin, symbolisé par la Genèse et l’Apocalypse, l’être humain, lui-même déroulant son existence entre une naissance et une mort, n’a d’autre salut que la recherche de la connaissance et l’amour de la sagesse, mais toujours dans le respect des dogmes. Ainsi un penseur chrétien suit certaines règles de conduite collectives et personnelles, en accord avec la morale et respecte (obligatoirement ou éventuellement selon le poids de la doxa) rituels et calendrier chrétien. Il croit en Dieu, comme résolution de tous ses doutes existentiels, mais il pense aussi avec Dieu : il doit en effet savoir concilier foi et raison, car le raisonnement logique et rationnel existe bien avant la naissance convenue de Jésus Christ en l’an zéro de notre ère (mais aussi de celle de Moïse ou de Mahomet).

La redécouverte et l’assimilation des philosophies antiques et de leur approche de la réalité a donc permis de donner du corps aux dogmes et théories chrétiennes puis catholiques. L’aspect proprement religieux – qu’il faut dissocier de l’aspect sacré, universel et fondamental – avec comme clef de voute la foi, mais aussi la croyance, sera traité dans La réalité et la religion.

La Renaissance sera encore aristotélicienne pour l’évolution des techniques et des sciences, mais surtout platonicienne pour les Vertus et les Idées, renvoyant les sociétés occidentales à un courant plus idéaliste menant enfin vers le concept d’humanisme (souvent confondu avec la formule se comporter avec humanité, et qui a pris le sens de philantrope, amoureux du genre humain, alors qu’à l’origine, pendant la Renaissance italienne, il s’agissait surtout d’amoureux de la connaissance, avec l’étude des langues anciennes et vivantes, la philosophie, les différentes disciplines artistiques, scientifiques…) ; mais un humanisme souvent à géométrie variable, comme l’Histoire a pu le montrer. C’est en s’appuyant sur les bénédictions papales que les très catholiques Couronnes d’Espagne et du Portugal ont par exemple pu coloniser les Amériques et massacrer allègrement – en s’appuyant sur des écrits savants et en toute bonne foi – populations et civilisations étrangères

 

La Nature

Les brumes qui entourent l’être humain, évoquées plus haut, se sont progressivement déchirées sur le concept de Nature qui émerge exactement au tournant du XVIIe siècle, avec la querelle des Anciens et des Modernes et la victoire des seconds, principalement sur la méthode d’investigation de l’univers qui s’appuiera de plus en plus sur la science en cours de sanctuarisation. Au fur et à mesure de son apprivoisement, la nature a vu son image comme sa symbolique passer de donnée brute, mystérieuse, surpuissante – souvent illustration du pouvoir de différentes divinités, miroir d’une intention sacrée – à ce concept plus familier désormais d’environnement originel et fécond, auto-organisé. Est apparue, ou réapparue, au tournant de l’époque dite moderne, le XVIIe siècle, le concept de substance qui comporte plusieurs idées. Premièrement, ce terme englobe tout le monde physique et matériel, de la goutte d’eau dans l’océan aux poussières d’étoiles. Par la suite il prend une connotation plus métaphysique, en tant que support de toute chose, qui existe par elle-même et ne dépend de rien, et devient une hypothèse sur le fondement du monde. Puis Kant en fait une idée a priori de la permanence du réel dans le temps.

« Le terme « substance » nomme la stabilité et la persistance de ce qui existe par opposition aux « phénomènes » qui sont changeants. On peut dire aussi, avec Descartes et Spinoza, que la substance est le support permanent des attributs, qualités ou accidents. »

https://philosciences.com/89-substance-definition

La nature fut encore jusqu’à récemment surtout considérée comme réservoir de ressources vitales et de matières premières : l’idéologie capitaliste, devenant colonisatrice et prédatrice, avec l’exploitation infinie de ressources finies reste la manifestation la plus marquante de cette triste réalité. Mais la nature dans toutes ses composantes, la nature comme métaphore de la vie, n’a jamais été complètement envisagée, malgré Aristote, en tant que système autonome en soi, et surtout incluant totalement et non excluant l’être humain, dans l’intégralité de ses facettes. Finalement, cette idée d’un cordon ombilical permanent entre la Nature, mère de toute vie sur terre prenant peu à peu la place de Dieu, et l’homme comme élément intégral, créature mais aussi co-créateur de celle-ci, se développera entre le XVIIe et le XVIIIe siècle : la Nature est placée sur un piédestal, elle est analysée comme un cosmos et une fin en soi, composé d’équilibres subtils, selon une rationalisation du réel qui annoncera les Lumières et les Encyclopédistes. Le Romantisme quant à lui reprendra cette préoccupation métaphysique des forces naturelles, des émotions et des énergies qui nous traversent, nous dépassent et parfois nous transcendent. Spinoza reprend et adapte dans ses démonstrations l’idée d’une substance, déjà évoquée dans les philosophies antiques, qui généralement englobe le domaine des manifestations concrètes de la vie et leur articulation théorique dans un grand Tout, mais parfois se scinde entre ces deux domaines, et vient expliquer le grand courant du monde vivant tout en ne dédaignant pas spéculer sur le divin et l’âme par exemple.

Spinoza est un des principaux artisans d’une vision moderne mais qui revient à un mode panthéiste de la nature. Avec lui, on retrouve l’émerveillement et la curiosité des penseurs grecs devant l’inconnu de l’univers, tout en considérant une entité sacrée à l’origine de l’univers. Pourtant, afin dépasser le biais de la religion, Spinoza donne plus d’importance au rationalisme et prend sa liberté totale par rapport aux dogmes juifs puis catholiques, dans une Hollande déjà protestante et protectrice des esprits libres. S’appuyant sur des axiomes, des déductions logiques et les mathématiques, il semble séduit par une vision finalement plus athéiste, sinon laïque de l’univers. Mais surtout, il fait du désir la clef de voute de notre monde, notre réalité. Et reprenant le principe de la réminiscence chez Aristote, il affirme qu’on sait percevoir, d’une manière intuitive, essentielle et nécessaire, les lois et vérités de notre monde, jusqu’au principe des choses. Ce qui l’amène, avec certainement beaucoup d’émerveillement devant la mécanique si fine du monde que nous découvrons toujours davantage, à reconnaitre une origine divine. Une divinité régulatrice, le Grand Horloger, soit un dieu rationnel, neutre et imperturbable, dont les tenants et aboutissants sont clairement exposés, aux motivations non occultées et non confondantes. Un dieu ouvrant aux champs de la connaissance, ou est-ce la connaissance plus précise de notre univers qui nous ramène à la métaphysique et à ce que nous recelons de plus sacré ?

« Enfin et surtout survient la doctrine la plus importante et la plus nouvelle : cet être unitaire (et contingent) qu’est l’homme n’est pas un être de connaissance mais de désir. Spinoza l’affirme nettement à plusieurs reprises : « L’essence de l’homme est le désir. ». Le fondement (et le sens) de ce désir est à la fois naturel, intelligible et actif : c’est l’effort pour persévérer dans l’être. Il y a là un dynamisme, et non pas comme le dira injustement Nietzsche qui est pourtant héritier de cette doctrine, une passivité végétative destinée à se conserver, une sorte d’instinct de conservation. Bien au contraire, l’effort pour être et le désir qui le signifie ou l’exprime sont un mouvement vers l’accroissement de la puissance ; non pas certes de la domination, mais de la puissance d’exister, et du pouvoir d’affirmation. Spinoza renverse encore l’ordre des termes : ce  n’est pas pour connaître que l’homme désire (comme chez Platon) ; c’est pour déployer son désir (c’est à dire son existence affirmative) que l’homme s’efforce d’imaginer ou de connaître. »

Robert Misrahi

(issu de Dictionnaire des philosophes)

 

Florent Hugoniot

À suivre

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SOURCES

https://mythologica.fr/grec/

https://philosciences.com/philosophie-generale/ontologie-reel-realite/14-deux-conceptions-philosophiques-du-monde

https://philosciences.com/12-philosophie-generale/ontologie-reel-realite/226-idee-substance

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